Le « problème nord-coréen », le Japon et les Etats-Unis : la politique de l’hypocrisie
Depuis 60 ans le monde n’affronte pas de plus grande menace que les armes nucléaires. Pourtant, la politique nucléaire, en principe la plus urgente pour la survie de l’humanité, a été dans la pratique celle qui a été conduite avec le plus d’hypocrisie.

Par Gavan McCormack

1. Politique nucléaire et hypocrisie

Mohammed ElBaradei, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), a décrit comme « impraticable » la façon de penser selon laquelle il est « répréhensible que certains pays cherchent à se doter d’armes de destruction massive pendant qu’il est moralement acceptable que d’autres comptent sur elles pour leur sécurité, améliorent dans les faits leurs capacités et élaborent des plans pour leur utilisation ». [1] Bien qu’il n’ait pas cité de pays en particulier, les superpuissances nucléaires appartiennent tout à fait à la catégorie des pays qui « comptent sur (...), améliorent (...) et élaborent des plans pour » l’utilisation des armes nucléaires, tout en considérant évidemment comme « moralement répréhensible » la tentative d’autres pays, notamment la Corée du Nord et l’Iran, d’agir de la même façon. Parfaitement hypocrite, c’est la position des Etats-Unis (et de ses alliés, tels le Japon).

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Mohamed ElBaradei delivering his Nobel Lecture in the Oslo City Hall, December 10, 2005. Photo : Arne Knudsen

En mai 2005, la Conférence de révision du Traité de non-prolifération (TNP) s’est soldée par un échec. C’était un désastre et un scandale, mais guère une surprise. La responsabilité en incombait également aux puissances nucléaires, dont l’hypocrisie a discrédité le système, et aux étrangers au club, cherchant à se justifier conformément au principe des superpuissances : sans armes nucléaires, pas de sécurité. Jimmy Carter l’a résumé : « Les Etats-Unis sont les principaux coupables de l’affaiblissement du TNP. Alors qu’ils se présentaient comme protégeant le monde des menaces de prolifération en Irak, Libye, Iran et Corée du Nord (...) ils renonçaient aussi aux promesses du passé et menacent maintenant d’utiliser en premier des armes atomiques contre des Etats non nucléaires ». [2]

Malgré l’évidence, surtout depuis le 11 septembre, que ces armes nucléaires ne sont pas une garantie pour la sécurité, les puissances du club nucléaire (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Russie, France et Chine) ignorent l’obligation qu’elles ont inscrite il y a 30 ans dans l’article 6 du Traité de non-prolifération, et réaffirmée en 2000, d’un « engagement définitif » pour « l’élimination de leurs arsenaux nucléaires ». Parmi elles les puissances occidentales dominantes ferment aussi les yeux sur l’accumulation en secret d’un énorme arsenal nucléaire par un pays qu’elles favorisent (Israel) et qui refuse d’adhérer au TNP en faisant un pied de nez à l’idée de non-prolifération. Les Etats-Unis viennent aussi de lever une interdiction de trente ans sur les ventes de technologies nucléaires civiles à l’Inde, la décrivant comme « un pays responsable avec une technologie nucléaire avancée » bien qu’une coopération pour l’énergie nucléaire civile avec un pays non signataire nie l’essence même du TNP.

Les Etats-Unis ont eux-mêmes déclenché en mars 2003 une guerre dévastatrice contre l’Irak suite à des accusations sans fondements selon lesquelles ce pays était engagé dans la production d’armes nucléaires. Pourtant, ils entretiennent de leur côté un arsenal de près de 10.000 ogives, ils déploient des munitions à l’uranium appauvri qui répandent une pollution probablement mortelle pendant des siècles, ils se sont retirés du Traité sur la limitation des systèmes de missiles anti-balistiques (ABM) et ont déclaré leur intention de ne pas ratifier le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBT), ils ont adopté (en 2006) un plan de production de 250 têtes nucléaires par an, ils font de gros efforts pour développer une nouvelle génération de bombes nucléaires miniatures « à faible rendement », et ils promettent d’étendre leur hégémonie nucléaire de la terre à l’espace. Robert McNamara, habitué au fonctionnement du système américain, le décrivait en mars 2005 comme « illégal et immoral ». [3]

Le Japon est bien connu comme pays victime du nucléaire qui maintient « trois principes non nucléaires » (non-production, non-possession et non-introduction au Japon) et possède une « constitution pacifique ». Les armes nucléaires sont pourtant au cœur de la politique de défense du Japon. [4] Pour être exact, les armes en question ne sont pas japonaises mais américaines. Le Japon s’accroche à l’assurance que tout ennemi qui l’attaquerait ou le menacerait avec des armes nucléaires serait anéanti par une contre-attaque nucléaire américaine. Ses principes « non nucléaires » ne constituent donc qu’une façade, alors que sa vraie politique repose indéfectiblement sur les armes nucléaires (américaines). Le Japon adhère tellement au militarisme nucléaire américain qu’il a accepté en 1969 des clauses secrètes dans son accord avec les Etats-Unis pour que les « principes » puissent être contournés et que les Japonais « ferment les yeux » sur les navires américains faisant halte ou passant au Japon avec des armes nucléaires, une disposition qui a duré jusqu’en 1992. [5]]

Le Japon des « principes non nucléaires » est aussi en train de lui-même devenir une superpuissance nucléaire, le seul pays non nucléaire engagé dans la possession d’équipements d’enrichissement et de retraitement, ainsi que dans le développement d’un surgénérateur à neutrons rapides. Ses stocks de plutonium s’élèvent à plus de 40 tonnes, l’équivalent de 5.000 armes du type de celle de Nagasaki. Sa quête déterminée d’un cycle nucléaire, lui donnant les moyens de pouvoir rapidement acquérir la capacité nucléaire si le Rubicon doit un jour être atteint, est un défi à l’appel de février 2005 du directeur général de l’AIEA pour un gel de cinq ans de tous les travaux d’enrichissement et de retraitement. [6] Les quarante tonnes de plutonium du Japon peuvent être comparées aux 10 à 15 kilogrammes de matériau fissile que la Corée du Nord a été accusée de détourner clandestinement pendant la crise de 1994, ou au 0,7 gramme que la Corée du Sud a produit au début des années 80 et qui lui a valu de sévères reproches de la part de l’AIEA. [7] Probablement les installations les plus chères du monde de l’histoire moderne avec un coût prévisible d’environ 19.000 milliards de yens à la fin de leur exploitation, les installations de Rokkasho, quand elles entreront en service en juillet 2007, seront capables de retraiter huit cents tonnes de combustible usagé par an, avec un rendement annuel d’à peu près huit tonnes supplémentaires de plutonium (soit la valeur de 1.000 têtes nucléaires). Les meilleures évaluations disent que perdre 1% de matériaux dans un système si démesuré serait impossible à détecter. Le Japon transporte aussi régulièrement des déchets hautement toxiques à travers les vastes étendues d’océans agités et dangereux, chaque chargement équivalant approximativement à 17 bombes atomiques, au mépris des pays sur sa route et en dépit des risques de piraterie et de détournement terroriste.

Aux Nations Unies, le Japon refuse de s‘associer à la « Coalition pour un Nouvel Agenda » (NAC) qui a vu le jour pour tenter d’exercer une pression plus forte en faveur du désarmement et de la non-prolifération après les tests nucléaires menés en 1998 par l’Inde et le Pakistan. Pour le Japon, la NAC était trop « conflictuelle », en d’autres mots, trop directement opposée au privilège nucléaire des Etats-Unis et aux autres puissances nucléaires dont c’est l’apanage. Que le Japon rejoigne la NAC, contrairement aux vœux des Etats-Unis, aurait pu affaiblir le « parapluie » américain. Alors que le Japon met l’accent sur la non-prolifération, insistant sur les obligations de la Corée du Nord, il est passif sur le désarmement, c’est-à-dire minimise spécifiquement les obligations des Etats-Unis et des autres superpuissances. Sa politique de défense repose sur l’attachement aux armes nucléaires, peut-être même en a-t-il implicitement le désir. Il accueille donc fraîchement l’idée d’une zone dénucléarisée en Asie du nord-est.

2. Le problème des points de vue

Alors qu’il est habituel dans le monde occidental (centré sur les Etats-Unis) de penser au « problème de la Corée du Nord » comme à un minuscule pays menaçant, obsédé par le nucléaire et irrationnel, dont le système politique fondé sur les « grand » et « cher » dirigeants échappe au sens commun, le monde a l’air très différent vu de Corée du Nord. Le « problème » est posé par les Etats-Unis et le demi-siècle de confrontation hostile, violente et toujours faite d’intimidation, de l’intervention qui divisa le pays en 1945 suivie de la guerre dévastatrice de 1950-1953 jusqu’à l’hostilité qui continue à ce jour.

Washington s’indigne du programme suivi, croit-il, par la Corée du Nord depuis une décennie et demie en vue de produire des armes nucléaires. Pyongyang, de son côté, tient compte de plus d’un demi-siècle d’intimidation nucléaire de la part des Etats-Unis. Pendant la Guerre de Corée, les commandants militaires MacArthur et Ridgway, les présidents Truman et Eisenhower, et les chefs de l’état-major, ont tous envisagé à un moment ou un autre une attaque nucléaire sur la Corée du Nord et y ont seulement renoncé par crainte de possibles représailles soviétiques. Par la suite, pendant presque toute la Guerre froide, des armes nucléaires américaines ont été entreposées en Corée du Sud, en violation de la Convention d’armistice de 1953, prêtes à être déployées et utilisées en un instant, et même après leur retrait, devant l’insistance sud-coréenne, une grande partie de la Corée du Nord continue d’être la cible des Etats-Unis et de leurs systèmes de combat aéronavals conçus pour une guerre nucléaire.

Placée dans son contexte historique, la décision de la Corée du Nord de « devenir nucléaire », bien que condamnable, n’est ni illogique ni incompréhensible. Après avoir subi une intimation nucléaire explicite pendant des décennies, elle semble avoir décidé que sa sécurité, à l’exemple de celle des superpuissances, peut seulement être assurée soit en devenant elle-même une puissance nucléaire et en atteignant le caractère inexpugnable que ce statut est censé conférer, soit en utilisant un programme nucléaire militaire réel ou supposé comme stratagème dans les négociations afin de parvenir à se dégager des menaces nucléaire et conventionnelle. Qu’elle possède ou non de telles armes dans la réalité, la leçon qu’elle pourrait raisonnablement tirer (et avec elle tout pays craignant pour sa sécurité) de l’invasion de l’Irak, ainsi que de l’admission de l’Inde et du Pakistan dans le club nucléaire, serait la nécessité de persuader ses ennemis qu’elle en dispose. Dans la logique tordue de la politique nucléaire, ce qui plonge toute l’humanité dans l’insécurité devient ce sans quoi aucun pays ne peut se considérer en sécurité.

En 1994, la confrontation entre les Etats-Unis et la Corée du Nord a dégénéré jusqu’au bord de la guerre, empêchée seulement à la dernière minute par un arrangement connu comme « l’Accord-cadre » de Genève. Grâce à lui, la Corée du Nord gelait ses réacteurs au graphite et acceptait une inspection internationale de ses déchets de plutonium, tandis que les Etats-Unis promettaient de construire à la place deux réacteurs à eau légère, de fournir du pétrole lourd pour produire de l’électricité jusqu’à l’entrée en service des réacteurs et d’agir pour une normalisation politique et économique. Pendant les huit ans de fonctionnement de l’Accord, les relations entre les deux pays se sont stabilisées et on assista plus tard à des gestes théâtraux de l’administration Clinton annonciateurs d’une réconciliation. En fin de compte, cependant, tout ce que la Corée du Nord obtint vraiment fut la fourniture de pétrole lourd, ensuite interrompue au milieu de l’hiver 2002-2003. Les réacteurs, supposés produire de l’énergie à partir de 2003, ne sont jamais allés plus loin que de grands trous dans le sol. Plutôt que des avancées vers la normalisation, l’administration de George W. Bush arriva au pouvoir en 2001 en dénonçant la Corée du Nord qualifiée en Janvier 2002 de membre de « l’Axe du mal ».

L’Accord-cadre a été rompu en particulier à cause de l’insistance américaine pour dire que Pyongyang avait poursuivi un programme nucléaire militaire à double voie : l’une était soumise à l’Accord de 1994, l’utilisation des déchets des réacteurs de Yongbyon pour extraire du plutonium utilisé dans des engins nucléaires « de type Nagasaki », et l’autre, un programme secret utilisant de l’uranium enrichi pour produire des engins « de type Hiroshima ». Selon le sous-secrétaire d’Etat James Kelly, des responsables lui ont avoué l’existence d’un tel programme lors de sa visite d’octobre 2002 à Pyongyang. Cet aveu (nié par la Corée du Nord qui répète que Kelly a mal compris sa déclaration du droit à un tel programme comme une déclaration de sa possession) a conduit les Etats-Unis à suspendre leurs engagements de l’Accord-cadre. Cela incita en retour la Corée du Nord à se retirer du Traité de non-prolifération au cours du mois de janvier suivant et à reprendre son programme militaire.

Pour les Etats-Unis, l’élimination de toutes les armes nucléaires nord-coréennes et des programmes associés (basés sur le plutonium et sur l’uranium) est un objectif primordial, mais loin d’être exclusif. Ils demandent également une démilitarisation, surtout le démantèlement du programme de missiles de la Corée du Nord, et des changements politiques majeurs (concernant les droits de l’Homme). Certains au sein de l’administration Bush s’engagent aussi en faveur d’un changement de régime. La Corée du Nord, de son côté, cherche des solutions aux problèmes qui la tourmentent depuis si longtemps, l’isolement, l’intimidation et les sanctions, au travers de la transformation du cessez-le-feu de 1953 en un traité de paix permanent et de la « normalisation » de tous les types de relations, sécuritaires, politiques, diplomatiques, économiques, avec les Etats-Unis et le Japon.

Il est anormal et déstabilisant qu’une telle confrontation subsiste au cœur de la prospère région du nord-est asiatique. Les pays voisins cherchent aujourd’hui de plus en plus activement à la résoudre.

3. L’initiative de Pékin

Depuis 2003, la Chine a commencé à jouer un rôle crucial en tentant d’apporter une solution, accueillant à partir d’août 2003 ce qui est maintenant connu sous le nom de « pourparlers à six » réunissant les principaux protagonistes, Etats-Unis et Corée du Nord, en compagnie des pays voisins, Corée du Sud, Chine, Russie et Japon.

Pendant deux ans, les pourparlers ont été assez peu productifs. Le représentant américain avait reçu comme instructions de ne pas parler à son homologue nord-coréen et se contenta d’affirmer et de réaffirmer les demandes américaines, exigeant de la Corée du Nord ce qu’il appelait un « DCVI » (démantèlement complet, vérifiable et irréversible) de tous les programmes nucléaires, la mise au rancart de ses missiles et la réduction de ses forces conventionnelles, et de répondre aux inquiétudes sur le terrorisme et les droits de l’Homme, tandis qu’il écartait la demande de la Corée du Nord d’une garantie de ne pas être attaquée, ainsi que ses appels à une normalisation complète, considérée comme inutile, sans rapport, prématurée et relevant à l’occasion du « chantage ». Après la session d’août 2003, interrogé sur ce qui avait constitué le plus grand obstacle dans les négociations, le président chinois de la séance, Wang Yi, répondit que « la politique américaine envers la RPDC est le principal problème auquel nous faisons face ». [8]

En dépit des déclarations régulières de Washington au sujet de l’unité des cinq pays assis à la même table que la Corée du Nord, la désunion dominait dans les faits. Même sur les affirmations américaines concernant l’aveu nord-coréen d’un programme secret d’enrichissement d’uranium, essentiel pour prouver la mauvaise foi nord-coréenne, les Etats-Unis furent incapables de convaincre leurs partenaires de la conférence de Pékin. A la fin de 2004, malgré un intense effort diplomatique de la seconde administration Bush, aussi bien le ministre chinois des Affaires étrangères Li Zhaoxing que le directeur du Service national de renseignements de Corée du Sud rejetèrent explicitement les affirmations américaines. [9] A cette époque, la manipulation des renseignements pour justifier une guerre en Irak était bien connue, et les renseignements sur la Corée du Nord pouvaient ne pas échapper au même soupçon. Le journal américain Foreign Affairs publia une analyse de l’observateur haut-placé à Washington, Selig Harrison, qui trouvait les preuves peu concluantes et fondées sur une préférence délibérée pour les « scénarios du pire ». [10] Les preuves d’achats nord-coréens d’aluminium en Russie (et des essais infructueux d’en importer d’Allemagne), et du réseau A.Q. Khan basé au Pakistan, démontrent les tentatives de se procurer le matériel d’un programme d’enrichissement par la Corée du Nord, mais celle-ci est crédible quand elle dément vraiment en poursuivre un actuellement. En tout cas, les Etats-Unis n’ont pas réussi à convaincre leurs partenaires d’un aspect crucial du dossier.

Le forum de la conférence de Pékin qui avait débuté par une tentative américaine visant à mobiliser un front uni pour faire pression sur la Corée du Nord commença à se transformer, sous la « pression inverse » sud-coréenne, chinoise et russe, en un véritable forum multilatéral de négociation. Au bout de deux ans de négociations, les Etats-Unis adoucirent leur rhétorique et cessèrent leurs insultes, se montrant disposés à discuter avec les Coréens du Nord et à passer du discours sur le besoin d’un « changement de régime » en Corée du Nord à celui sur une « transformation du régime ». En soi, c’était une évolution mineure dans la terminologie. En Septembre 2005, de crainte de devenir ce que Jack Pritchard, ancien principal expert de la Corée du Nord au Département d’Etat, décrivait comme « minoritaires à un seul (...) isolés de la tendance dominante adoptée par leurs quatre autres alliés et amis aux pourparlers à six » [11], et d’avoir à affronter un ultimatum posé par le président chinois de la conférence, leur demandant de signer faute de quoi ils endosseraient la responsabilité d’un échec [12], les Etats-Unis cédèrent. Les participants de la conférence « hexapartite » de Pékin parvinrent à un accord historique dans ses principes et objectifs.

En suivant l’accord de septembre 2005, la Corée du Nord se débarrasserait de « toutes ses armes nucléaires et programmes nucléaires existants », réintégrerait le Traité de non-prolifération (TNP) et autoriserait des inspections internationales. En échange, elle se verrait garantir une reconnaissance et une normalisation diplomatiques, ainsi que des avantages économiques dont, « au moment approprié », un réacteur à eau légère. [13]

Plusieurs points restaient flous : la prise en compte ou non dans les « programmes existants » auxquels la Corée du Nord devrait renoncer du programme militaire d’enrichissement d’uranium pour lequel Washington insistait mais dont Pyongyang niait l’existence, ainsi que le moment et les conditions à remplir pour que la Corée du Nord ait droit à un programme d’énergie nucléaire civil. Le droit à un programme nucléaire civil est décrit comme « inaliénable » dans l’article 4 du Traité de non-prolifération. La Corée du Sud, la Russie et la Chine étaient d’avis que la Corée du Nord puisse jouir de son droit à un programme énergétique civil une fois qu’elle aurait réintégré le Traité, mais le chef de la délégation américaine, Christopher Hill, l’avait exclu dans le cas de la Corée du Nord.

Il était également à noter que les programmes de missiles à longue portée et « les affaires de droits de l’Homme » n’étaient pas abordés dans l’accord de septembre, bien qu’ils restaient des préoccupations majeures pour Washington et avaient été vigoureusement avancés par le Japon et les Etats-Unis. La réticence à inclure toute référence aux « droits de l’Homme » de la part de la Chine en particulier, laquelle considère les campagnes américaines sur les « droits de l’Homme » comme dissimulant des tentatives pour parvenir à un changement de régime et étendre l’influence américaine, est connue. Quant à la Corée du Sud, elle est très concernée par les questions de droits de l’Homme en Corée du Nord, mais croit que la « politique du Soleil » [« Sunshine policy »] et la non-ingérence sont les meilleures moyens d’obtenir des améliorations de long terme.

Pourtant imprécis et incomplet, le consensus atteint à Pékin en septembre 2005 affirmait des principes conformes aux lois internationales, reconnaissait l’intérêt des pays de la région pour une péninsule dénucléarisée, et répondait aux plaintes de la Corée du Nord. Cependant, l’accord a tenu à peine plus de un jour. A Pyongyang comme à Washington, les partisans de la ligne dure prirent l’initiative de bloquer une possible réconciliation. La Corée du Nord faisait dépendre son engagement à stopper son programme militaire et à revenir aux garanties du TNP de l’obtention préalable d’un réacteur à eau légère (LWR). [14] Les Etats-Unis répliquèrent en soutenant qu’aucun réacteur à eau légère ne pourrait même être envisagé avant que n’aient été prises toutes les autres mesures nécessaires à un retour de la Corée du Nord au TNP. Ils mirent alors brusquement fin à l’Accord KEDO (le projet de réacteur à eau légère au cœur de l’accord de 1994, jusqu’alors gelé mais pas annulé). [15] L’idée que Pyongyang se faisait du « moment approprié » pour un LWR nord-coréen était « maintenant », pour Washington, le lointain futur.

On peut vraiment s’interroger sur le pourquoi de l’insistance de la Corée du Nord pour un programme énergétique civil et en particulier de sa revendication d’un réacteur à eau légère. Il y a une certaine logique à cela. La Corée du Nord a un problème chronique d‘énergie, est riche en uranium et songe depuis longtemps à utiliser ses ressources pour résoudre son problème. Dans les années 80, quand le président nord-coréen Kim Il Sung réussit à persuader les Russes de lui fournir un réacteur, il exigea le type le plus récent, à eau légère (le VVER russe), plutôt que celui au graphite, c’est à dire la technologie la plus avancée plutôt que la technologie la plus compatible avec un programme militaire, et il entra apparemment dans une colère extrême en apprenant qu’ils lui avaient livré le modèle au graphite à la place. [16] Dans les années 90, Kim Il Sung fut convaincu de s’engager dans l’Accord-cadre en raison de la promesse américaine de lui fournir un LWR. Le gouvernement américain était cependant réticent dès le départ, traînait des pieds, et l’administration de George W. Bush chercha après 2001 la première occasion, survenue en 2002, d’y renoncer. A Pékin encore, la Corée du Nord revint à la charge à partir de 2003 sur le dossier du LWR et l’équipe Bush s’y opposa jusqu’à la toute dernière minute, y consentant ensuite seulement sous la pression, probablement sans grande intention d’honorer un jour son engagement.

La sagesse, l’économie et la sécurité de l’énergie nucléaire peuvent être sujettes à de sérieuses questions, et les dispositions de l’article 4 du TNP méritent peut-être une révision, mais les Etats-Unis (et le Japon) manquaient de crédibilité en demandant à la seule Corée du Nord de se priver d’un droit généralement reconnu et inscrit dans le traité même qu’elle est censée réintégrer, surtout quand le Japon et la Corée du Sud produisent actuellement environ 40% de leur électricité à partir de centrales nucléaires et quand la Chine prévoit d’élargir massivement ce secteur.

Qu’un LWR soit le moyen approprié de répondre à une grave crise énergétique en Corée du Nord est un autre problème. De tels réacteur sont fabuleusement chers, leur construction prend des années, et plusieurs milliards de dollars devraient être dépensés pour améliorer le réseau national avant que la moindre électricité produite y circule. Même s’il constitue un symbole de prestige désirable, il semble à peine correspondre aux besoins de l’économie. Dans les deux camps, le réacteur à eau légère devient le symbole irrationnel des questions plus graves de la confrontation, du manque de confiance (des deux côtés) et de l’insécurité (du côté de la Corée du Nord).

4. Les considérations non nucléaires, crimes et droits de l’Homme

L’Accord de Pékin ne fut possible que parce que, pour une fois, des forces pragmatiques prirent brièvement l’ascendant à Washington en donnant la priorité aux inquiétudes sur le nucléaire et les missiles par rapport à un « changement de régime » et aux « droits de l’Homme ». Cet ascendant n’a pas duré longtemps. Suivant ce que le chef du groupe de travail sur la Corée du Nord au sein de l‘administration Bush, David Asher, qualifiait de « décision stratégique » au plus niveau, l’orientation de la politique s’est déplacée à la fin de 2005 des réalistes du Département d’Etat vers un groupe plus dur et haut placé dirigé par le vice-président Dick Cheney et coordonné par le sous-secrétaire au contrôle des armements Bob Joseph, déterminé à faire pression sur la Corée du Nord sur tous les fronts, spécialement en relation avec ses activités illégales supposées et ses antécédents sur les droits de l’Homme. [17] La « décision stratégique » semble avoir eu pour prétention d’élargir le champ des négociations des questions nucléaires, sur lesquelles certains progrès avaient été accomplis, vers la nature du régime lui-même, neutralisant ainsi le processus de Pékin, avec comme objectif final le renversement du régime et non des relations normalisées.

Les allégations concernant une implication nord-coréenne dans les narcotiques sont loin d’être nouvelles. Le Pong Su, un navire nord-coréen, avait été arraisonné dans les eaux australiennes en 2002 après le déchargement de 150 kilos d’héroïne. Deux hommes du navire furent jugés et condamnés à de longues peines de prison, bien que le capitaine et plusieurs membres d’équipage aient finalement été acquittés. [18] Toutefois, les allégations sur un trafic de stupéfiants se multiplièrent en 2005 et se prolongèrent par une vaste campagne de dénonciation de la Corée du Nord en tant qu’organisation criminelle. En septembre, le gouvernement des Etats-Unis ordonna l’arrêt des transactions avec une banque basée à Macao soupçonnée d’avoir aidé la Corée du Nord à blanchir de l’argent de la drogue et à fabriquer de la fausse monnaie, il gela les avoirs de huit sociétés accusées d’être impliquées dans des ventes d’armes, il rendit publiques les allégations de transfuges sur un engagement du régime dans la production d’opium à grande échelle, et il accusa la Corée du Nord de fabriquer et distribuer des faux billets de cent dollars, les « super billets ». [19] L’image qui en sortait était celle d’un « vaste réseau criminel impliquant des diplomates et responsables nord-coréens, des gangsters chinois et autres membres de syndicats du crime organisé, d’importantes banques asiatiques, des guérilleros irlandais et un ancien agent du KGB ». [20] Le coordinateur du groupe de travail sur la Corée du Nord au sein de l’administration Bush décrivait la Corée du Nord comme « le seul Etat du monde actuel dont on peut identifier l’implication active dans la conduite de délits comme un élément central de sa stratégie économique nationale et de sa politique étrangère (...) La Corée du Nord est essentiellement devenue un ‘Etat soprano’, un Etat sous la direction d’un Parti du Travail dont les actions, les attitudes et les affiliations ressemblent de plus en plus à celles d’une famille du crime organisé plutôt qu’à celles d’un pays normal ». [21]

L’ambassadeur des Etats-Unis nouvellement nommé en Corée du Sud, Alexander Vershbow, a parlé en termes similaires, dénonçant la Corée du Nord comme un « régime criminel » responsable « d’exporter des armes vers des Etats voyous, de pratiquer le trafic de drogue en tant qu’activité d‘Etat et de falsifier notre monnaie à large échelle ». [22] Washington insinuait que la « normalisation » avec un tel régime était aussi improbable que la normalisation des relations entre le gouvernement des Etats-Unis et la Mafia.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Corée du Nord riposta le 11 décembre en qualifiant la déclaration de l’ambassadeur Vershbow de « déclaration de guerre », affirmant que les pourparlers étaient « suspendus pendant une période indéterminée », et en demandant quelques jours après le rappel de Vershbow.

La campagne sur les accusations de crimes, comme celle sur l’enrichissement d’uranium, reposaient lourdement sur les sources américaines de renseignements. Etant donnés la profonde aversion exprimée par le président pour la Corée du Nord et le précédent de l’Irak, les renseignements américains étaient inévitablement suspects. Le Service national de renseignements de Corée du Sud, qui avait de bonnes raisons d’être bien informé sur son voisin du nord, était d’un avis contraire, précisant que si la Corée du Nord était engagée dans la contrefaçon au cours des années 90, elle ne l’était plus depuis 1998. [23]

La dénonciation de la Corée du Nord par les Etats-Unis sur la base des contrefaçons était douteuse pour une autre raison. A l’instigation du secrétaire Rumsfeld, le Pentagone a élaboré en 2003 quelque chose du nom de « Operations Plan 5030 », une révision de son plan de guerre précédent contre la Corée du Nord qui prévoyait une déstabilisation, y compris « en désorganisant les réseaux financiers et en semant la désinformation ». [24] Autrement dit, si aujourd’hui la Corée du Nord était vraiment mêlée à la fabrication de faux de billets de cent dollars, ce serait en s’inspirant du propre document des Etats-Unis. A la différence de la contrefaçon criminelle, la contrefaçon comme stratagème politique a des origines elles-mêmes politiques et ne peut être résolue que par un processus politique, à commencer par la fin des hostilités.

Cependant, parce que personne ne prendrait la défense de la Corée du Nord au vu de sa situation des droits de l’Homme et parce que peu de gens nieraient la probabilité de sa participation à des crimes, Washington pouvait espérer mobiliser facilement du soutien sur ces questions pour lesquelles une résolution diplomatique était très improbable. Le Congrès adopta en 2004 (à l’unanimité des deux chambres) une « Loi sur les droits de l’Homme en Corée du Nord » et un émissaire spécial des Etats-Unis pour les droits de l’Homme en Corée du Nord prit ses fonctions en août 2005. En décembre, l’Assemblée générale des Nations Unies adopta une résolution soutenue conjointement par le Japon, les Etats-Unis et l’Union européenne, condamnant la Corée du Nord pour de multiples violations des droits de l’Homme. La résolution 10437 du 16 décembre 2005 énumérait « la pratique de la torture, les exécutions publiques, les détentions arbitraires, l’absence de procédure équitable, le recours fréquent au travail forcé, les taux élevés de malnutrition infantile et les restrictions imposées aux organisations humanitaires (...) les restrictions sévères des libertés religieuse, de réunion et de déplacement à l’intérieur et à l’extérieur du pays, aussi bien que le trafic des femmes à des fins d’exploitation sexuelle, les mariages forcés et avortements forcés ».

A mesure que l’attention se portait sur les « droits de l’Homme », l’administration Bush fit régulièrement preuve d’un activisme croissant par des interventions le long des frontières de la Corée du Nord et sur les ondes, encourageant un modèle « est-européen » de discrédit et déstabilisation du régime grâce à des moyens non militaires. Michael Horowitz du droitier Hudson Institute, un des auteurs de la Loi sur les droits de l’Homme, déclara le 23 décembre 2004 être convaincu que la Corée du Nord imploserait dans l’année. Il évoquait aussi la possibilité de trouver des généraux de l’armée nord-coréenne prêts à travailler avec les Etats-Unis et de s’en servir pour provoquer un coup d’Etat. « Le président de la Commission de la Défense, Kim Jong Il, ajoutait-il, ne pourra pas savourer le prochain Noël. » [25]

Dans le même esprit, Nicholas Eberstadt de l’American Enterprise Institute, autre éminent intellectuel néo-conservateur, écrit en novembre 2004 un article intitulé « En finir avec cette tyrannie ». [26] Comme Horowitz, il déversait son fiel sur les deux gouvernements coréens, désignant « les gens en faveur de l’apaisement au sein du gouvernement sud-coréen » qui avaient changé ce pays en un endroit « gouverné de plus en plus selon les souhaits des universitaires ‘pacifistes’ ». De ce point de vue, négocier avec la Corée du Nord était hors de question. La Corée du Nord devait seulement se soumettre. Pour l’y encourager, l’outil diplomatique approprié était une « coalition punitive », d’après Victor Cha devenu en décembre 2004 directeur pour les Affaires asiatiques au Conseil national de sécurité. [27]

A l’exemple des doubles standards américains sur le nucléaire, la rhétorique du Japon sur les droits de l’Homme avait un fort parfum d’hypocrisie en raison de son absence de cadre moral universel. L’indignation d’être la victime de l’enlèvement par la Corée du Nord d’une douzaine environ de ses citoyens il y a vingt-cinq ans pesait plus lourd que les considérations sur sa propre responsabilité dans les enlèvements massifs et les violations des droits l’Homme en Corée perpétrés quelques décennies plus tôt par le Japon, et incitait ce dernier à s’associer aux cris américains appelant à des sanctions. A la table de Pékin, et dans le traitement du problème nord-coréen en général, la position du Japon était donc la plus proche de celle des Américains. A certains égards, il est allé plus loin que les Etats-Unis, en suspendant par exemple l’aide humanitaire alimentaire à la fin de 2002 pour exercer une pression sur la Corée du Nord au sujet des enlèvements, et l’appel à des sanctions explicites est arrivé en haut de l’ordre du jour politique de la Diète japonaise.

L’attention s’est ainsi détournée en 2005 des questions nucléaires vers celles concernant la criminalité et les droits de l’Homme, et de Pékin, où les Etats-Unis avait rencontré de plus en plus de difficultés à mener la barque, vers l’arène mondiale. Les efforts déployés par les puissances régionales, Corée du Sud, Chine et Russie, afin de parvenir à une solution négociée en furent amoindris. Peut-être trouvent-ils que protester contre une campagne sur les questions du crime et des droits de l’Homme est plus dur que de continuer à faire pression sur la Corée du Nord et les Etats-Unis pour qu’ils aplanissent leurs différences sur le nucléaire.

5. Les perspectives

Aussi blâmable soit la Corée du Nord, ses réclamations sont également sérieuses. Sa demande de ne plus subir d’intimidation nucléaire aurait dû être prise en compte il y a longtemps, et son appel à une « normalisation » en échange d’un abandon de son programme nucléaire, souvent qualifié de « chantage », n’est pas déraisonnable. Pendant environ quarante ans, le monde a été indifférent à la menace nucléaire planant sur la Corée du Nord de la part des Etats-Unis, et ce n’est que lorsque la Corée du Nord commença à développer ce que les grandes puissances appellent une « force de dissuasion » que l’intérêt du monde fut suscité.

Le retrait de la Corée du Nord du Traité de non-prolifération, le déblocage de ses stocks de plutonium et le redémarrage de ses réacteurs au graphite en 2003 ont eu des effets déstabilisants, et on doit la persuader de rejoindre le traité et les obligations qui l’accompagnent. L’Accord de 1994 a pourtant été rompu à cause de sérieux manquements des deux côtés. Si la Corée du Nord a produit des armes comme elle l’a prétendu en mars 2005, ce serait sûrement un défi à la volonté internationale telle qu’exprimée dans le Traité de non-prolifération (TNP) de 1968 et dans l’Accord de « dénucléarisation de la péninsule coréenne » signé par les Corée du Sud et du Nord en janvier 1992. Si un pays a le droit de développer des armes nucléaires comme moyen de dissuasion c’est bien la Corée du Nord, en raison de la menace nucléaire explicite qu’elle affronte depuis plus longtemps que tout autre pays sur la Terre. Même la Cour internationale de Justice (dans un Avis consultatif de 1996) a refusé de juger illicite la tentative de se doter de défenses nucléaires par un pays soumis à la menace d’une attaque nucléaire. [28] La Corée du Nord use aujourd’hui du seul outil de négociation en sa possession pour appuyer sa demande d’une fin de l’intimidation, y compris de l’intimidation nucléaire, de la levée des sanctions, et d’une normalisation économique et politique. La résolution de ces problèmes est la clé de la paix, de la coopération et de la prospérité en Asie du nord-est.

La pression constante destinée à obtenir un changement de régime en Corée du Nord est dangereuse. Il est peu probable que le régime de Pyongyang capitule et, poussé dans ses derniers retranchements, il est susceptible de résister. En considérant le fait que, d’après le journaliste chevronné Seymour Hersh (dans le New Yorker du 17 avril 2006), les Etats-Unis envisageaient effectivement d’utiliser des armes nucléaires contre l’Iran, on peut difficilement douter que des plans similaires étaient en réserve pour la Corée du Nord. Quelques coups d’œil à la stratégie nucléaire des Etats-Unis en Corée n’incitent guère à l’optimisme. A la fin des années 70, pressée de rassurer les Coréens du Sud qu’elle était prête à tout pour leur défense, l’administration Carter élabora des plans visant à répliquer à tout coup des forces nord-coréennes en Corée du Sud par des bombardements nucléaires jusqu’à moins de 15 kilomètres du bureau de poste de Séoul. [29] Le gouvernement de Séoul a aussi publié récemment les détails d’une étude plus récente (2005). [30] Dans un scénario catastrophe, l’utilisation d’armes nucléaires américaines pour une frappe chirurgicale sur les installations nucléaires de Corée du Nord rendrait toute la Corée inhabitable pendant une décennie, et en poussant un peu plus les calculs, tuerait 80% de ceux vivant dans un rayon de dix à quinze kilomètres dans les deux premiers mois en répandant des radiations jusqu’à 1.400 kilomètres, y compris sur Séoul. La « Doctrine des opérations nucléaires interarmes » du Pentagone, publiée sur l’internet en mars 2005, exposait clairement que les armes nucléaires étaient partie intégrante des capacités de combat au cours d’une guerre conventionnelle.

Dans la confrontation entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, l’observateur à du mal à estimer qui défie le plus la loi et la règle internationales. A la différence des Etats-Unis, la Corée du Nord n’a pas commis de guerre d’agression (au moins dans le dernier demi-siècle), n’a menacé aucun voisin avec des armes nucléaires, ni tenté de justifier la pratique de la torture et des assassinats. La misère et la négation des droits de l’Homme subies par les citoyens de Corée du Nord peuvent difficilement être plus grandes que, disons, celles subies par les prisonniers d’Abou Ghraib ou de Guantanamo. L’Etat nord-coréen est loin de suivre les normes de conduite internationales mais, apprécié dans son contexte historique, il est simplement l’emboîtement sclérosé et assez peu malfaisant des contradictions et échecs du 20ème siècle. Par un paradoxal processus de réaction, aucun facteur n’a autant contribué à faire perdurer sa dictature que l’adversité des Etats-Unis, qui alimente, justifie et renforce le régime. De la même façon, pourrait-on dire, aucun facteur n’a autant aidé les Etats-Unis à maintenir leur domination militaire en Asie orientale, leurs bases au Japon et en Corée du Sud, que la faculté de pointer une possible agression nord-coréenne. S’il est exclu d’exercer une pression visant à obtenir un changement de régime par un effondrement précipité, un coup d’Etat ou une invasion, à cause du chaos que cela entraînerait sûrement dans toute la région, quelles sont les options ? L’approche sud-coréenne, et russe et chinoise à un degré moindre, de la Corée du Nord constitue une alternative. Au lieu d’étouffer la Corée du Nord en réduisant son commerce, en restreignant ses flux financiers et en œuvrant secrètement à un « changement de régime », la Corée du Sud et les puissances régionales que sont la Chine et la Russie ont chacune conclu ou prévu des accords maximisant leur coopération et leur engagement dans des flux financiers et commerciaux bilatéraux, et incorporant solidement la Corée du Nord dans le réseau régional de coopération, c’est-à-dire exactement l’inverse de ce que font les Etats-Unis et le Japon.

Ecartant l’hostilité fondamentale vis-à-vis de la Corée du Nord, la Corée du Sud a commencé à exprimer à la fin des années 90 une approche résumée en un mot : « soleil ». Bien que méprisée par le gouvernement américain qui la considère lâche, cette approche a permis d’ouvrir des portes par lesquelles des vents différents soufflent aujourd’hui en Corée du Nord. La dispute autour de la table de Pékin, comme la dispute en cours sur la Corée du Nord, est essentiellement une dispute entre la tentative américaine visant à renverser le régime par la mobilisation d’une « coalition punitive » et l’approche de Séoul cherchant des ouvertures par lesquelles le « soleil » peut entrer en Corée du Nord.

Le peuple de Corée du Sud a gagné sa démocratie à travers des décennies de lutte contre des régimes criminels et oppressifs soutenus par les Etats-Unis et leurs proches alliés qui se réclament aujourd’hui de la liberté et de la démocratie. Si le peuple de Corée du Nord doit remporter la même victoire, ça sera probablement en empruntant son propre chemin, en association avec ses compatriotes du sud, et par des moyens pacifiques. La campagne pour le « libérer » peut avoir des conséquences aussi désastreuses que la campagne pour « libérer » l’Irak. L’accord de Pékin de septembre 2005 est le meilleur accord à ce jour et presser davantage Washington et Pyongyang de le respecter et de le prolonger est la seule voie qui s’offre à nous.

Il s’agit d’une version légèrement revue et documentée d’une contribution à l’Anuario Asia-Pacifico 2005 (en espagnol, Barcelone, 2006). Publiée sur Japan Focus le 8 mai 2006.

Gavan McCormack est professeur à la Research School of Pacific and Asian Studies près l’Université nationale d’Australie et a été professeur invité (de 2003 à 2005) à l’Université chrétienne internationale de Tokyo. Il est aussi coordinateur de Japan Focus. Son livre le plus récent est « Target North Korea : Pushing North Korea to the Brink of Nuclear Catastrophe » (Nation Books, 2004). Il est aussi coordinateur de Japan Focus.

(Japan Focus, 8 mai 2006)

[1] Mohammed ElBaradei, « Saving ourselves from self-destruction », New York Times, 12 février 2004.

[2] Jimmy Carter, « Saving nonproliferation », The Washington Post, 28 mars 2005.

[3] « McNamara derides illegal nuke policies », AP, 10 mars 2005.

[4] « Le gouvernement du Japon (...) ne peut s’empêcher de s’appuyer sur des règles de sécurité incluant la dissuasion nucléaire ». Se reporter à la discussion entre des ONG japonaises et les spécialistes du contrôle des armements et du désarmement du ministère des Affaires étrangères, « The real thinking of Japan’s Ministry of Foreign Affairs (MOFA) » (« La vraie pensée du ministère des Affaires étrangères du Japon ») .

[5] Morton Halperin, <span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDYiIG5hbWU9Im5iNiIgY2xhc3M9InNwaXBfbm90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDYiPjY8L2E+XSA=' ></span>Mohammed ElBaradei, {« Seven steps to raise world security »,} The Financial Times, 2 février 2005.

<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDciIG5hbWU9Im5iNyIgY2xhc3M9InNwaXBfbm90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDciPjc8L2E+XSA=' ></span> [http://www.iaea.org/Publications/Documents/Board/2004/gov2004-84.pdf->http://www.iaea.org/Publications/Documents/Board/2004/gov2004-84.pdf" class="spip_out">« The nuclear dimension of the U.S.-Japan alliance », Nautilus Institute, 1999.

[8] « South Korea, Russia wants diplomatic push, China blames US policy », Agence France-Presse, 1er septembre 2003.

[9] Selig Harrison, « Crafting Intelligence », mars 2005. Japan Focus No 229.

[10] Selig Harrison, « Did North Korea Cheat ? », Foreign Affairs, janvier-février 2005, et Japan Focus, No 186

[11] Charles L. (Jack) Pritchard, « Six Party Talks Update : False Start or a Case for Optimism », conférence sur « le Changement dans la péninsule coréenne et l’avenir de l’Asie orientale », parrainée par la Brookings Institution et le Joongang Ilbo, 1er décembre 2005.

[12] Joseph Kahn et David E. Sanger, « U.S.-Korean deal on arms leaves key points open », New York Times, 20 septembre 2005.

[13] Pour les documents s’y rapportant : Korea and World Affairs, vol. XXIX, 3, automne 2005, pp. 455-464.

[14] Déclaration du 20 septembre 2005 du Ministère nord-coréen des Affaires étrangère, ibid., p. 458.

[15] « U.S., partners end N. Korea nuclear project », Associated Press, 22 novembre 2005.

[16] Yoshida Yasuhiko (chef des relations publiques de l’AIEA de 1986 à 1989, puis professeur à l’Université d’économie et de droit d’Osaka), « Keisuiro no tottoku wa Kin Nissei no ikun », Shukan kinyobi, 30 septembre 2005, pp. 20-21.

[17] Guy Dinmore et Anna Fifield, « U.S. hardliners grab North Korean Policy reins », The Financial Times, 20 décembre 2005.

[18] Peter Gregory et Geesche Jacobsen, « Freighter crew cleared of drug charges », Sydney Morning Herald, 6 mars 2006.

[19] « US accuses North Korea of $100 bill counterfeiting », Washington Times, 12 octobre 2005.

[20] Josh Meyer et Barbara Demick, « N Korea running counterfeit racket, says US », Sydney Morning Herald, 14 décembre 2005.

[21] David L. Asher, « The North Korean criminal state, its ties to organized crime, and the possibility of WMD proliferation », Policy Forum Online, No. 05-92A, Nautilus Institute, 15 novembre 2005.

[22] « US says N Korea criminal regime », BBC News, 17 décembre 2005.

[23] Kwang-Tae Kim, « Agency : North Korea not counterfeiting », Associated Press, 2 février 2006.

[24] Bruce B. Auster et Kevin Whitelaw, « Upping the ante for Kim Jong Il », US News and World Report, 21 juillet 2003.

[25] Seung-Ryun Kim, « Horowitz : North Korea will explode within one year », DongA Ilbo, 24 décembre 2004.

[26] « Tear down this tyranny », The Weekly Standard, 29 novembre 2004.

[27] « Korea’s Place in the Axis », Foreign Affairs, 81, mai-juin 2002, pp. 79-92. Cette citation est extraite du livre de Victor D. Cha et David C. Kang, Nuclear North Korea : A Debate on Engagement Strategies, New York, Columbia University Press, 2003, p. 153.

[28] Cour internationale de Justice, Avis consultatif sur la licéité de la menace ou de l’emploi d’armes nucléaires, 9 juillet 1996, paragraphe 97.

[29] Hans M. Kristensen, « Japan under the Nuclear Umbrella : US nuclear weapons and nuclear war planning in Japan during the Cold War », Nautilus Institute, juillet 1999, Agence de défense nucléaire, Washington, avril 1977-mars 1978, publié en accord avec la Loi sur l’accès à l’information [Freedom of Information Act] par le Nautilus Institute, 31 mars 2004.

[30] Chosun Ilbo, 6 juin 2005.

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