Le texte qui suit est une traduction du récit de Associated Press. Un travail majeur qui a été à juste titre récompensé par le prix Pulitzer.
Par SANG-HUN CHOE
CHARLES J. HANLEY
and MARTHA MENDOZA
Journalistes à Associated Press

Des citoyens sud-coréens ont déposé plainte à propos d’un massacre à large échelle commis par des militaires américains au début de la Guerre de Corée. Le gouvernement américain nie. Aujourd’hui, une douzaine de vétérans de l’Armée américaine ont parlé, au cours d’interviews avec Associated Press, et racontent l’histoire de No Gun Ri.
Quand les familles parlent et demandent justice, elles ne rencontrent que l’hostilité et la dénégation, de la part des militaires américains comme de leur propre gouvernement à Séoul. Aujourd’hui, une douzaine d’ex-GI’s ont parlé aussi, et, appuient leur récit par les souvenirs de cette guerre « oubliée » qui les hantent.
Ces vétérans américains de la Guerre de Corée racontent, qu’à la fin juillet 1950, dans les premières semaines désespérées de la guerre, les soldats américains - jeunes, inexpérimentés et effrayés - ont tué un grand nombre de réfugiés sud-coréens, des femmes et des enfants pour la plupart, terrés sous un pont dans un lieu nommé No Gun Ri. Au cours d’interviews avec Associated Press, les ex-GI’s parlent de 100, 200 ou même des centaines de morts. Les Coréens, dont la demande d’indemnisation a été rejetée l’année dernière, affirment que 300 personnes ont été tuées sous le pont et 100 autres lors d’une attaque aérienne préalable.
Les vétérans déclarent que les soldats américains, qui vivaient leur troisième lumière au front, craignaient que des Nord-Coréens se soient infiltrés parmi les paysans sud-coréens en fuite. « Nous supposions qu’il y avait des ennemis parmi le peuple », déclare l’ex-tirailleur Herman Patterson.
Les officiers américains avaient ordonné à leurs unités en retraite à travers la Corée du Sud de tirer sur les civils afin de se défendre contre les soldats ennemis camouflés. C’est ce que révèlent des documents déclassifiés découverts par AP après des mois de recherche dans les archives militaires américaines et après avoir interviewé des vétérans à travers les Etats-Unis.
Six vétérans de la 1ère Division de Cavalerie déclarent qu’ils ont tiré sur la foule des réfugiés dans le hameau sud-coréen de No Gun Ri, et six autres déclarent qu’ils ont été témoins du massacre. Beaucoup ont dit qu’ils étaient au courant ou avaient entendu parlé de l’événement. « Nous les avons simplement anéantis », déclare l’ex-mitrailleur Norman Tinkler.
Après cinq décennies, personne n’a encore donné un récit complet et détaillé. Mais les ex-GI’s s’accordent sur certains éléments de temps et de lieu, sur la prédominance des femmes, des enfants et des vieillards parmi les victimes. Leurs témoignages divergent aussi. Certains disent qu’on leur a tiré dessus depuis le pont, d’autres disent qu’ils ne se rappellent pas avoir subi de tirs hostiles. L’un déclare qu’on a trouvé plus tard quelques soldats nord-coréens parmi les morts. D’autres contestent cette version.
Certains soldats ont refusé de tirer sur ceux qu’ils ont décrit comme « des civils qui cherchaient juste un abri ». Les 30 plaignants coréens - survivants et familles des victimes - déclarent qu’il s’agissait d’un carnage sans raison, qui a duré trois jours. « Les soldats américains ont joué avec nos vies comme des gamins qui s’amusent avec des mouches », déclare Chun Choon-ja, un garçon de 12 ans à l’époque.
Forts des nouvelles évidences, confirmées par une bonne partie du récit des GI’s américains, les plaignants coréens réclament une enquête américaine sur le massacre. « Nous espérons que le gouvernement américain rencontrera notre exigence et soulagera les âmes errantes de ceux qui sont morts injustement », déclarent les plaignants dans une déclaration.
Finalement, les Coréens ont déclaré dans une série de pétitions, que quelque 300 réfugiés ont trouvé la mort sous le pont aux deux arches. Près de 100 autres ont été tués dans une attaque préalable des forces aériennes américaines, déclarent-ils.
Cela ferait de No Gun Ri un autre cas connu de massacre à large échelle de non-combattants commis par les troupes américaines au cours de ces deux guerres importantes de ce siècle, signalent des spécialistes des lois de la guerre. L’autre cas était le massacre de My Lai au Vietnam, en 1968, au cours duquel plus de 500 Vietnamiens ont été tués.
Depuis le début du conflit en 1950, des informations sur des atrocités nord-coréennes ont été largement répandues. Mais l’histoire de No Gun Ri est restée secrète pendant un demi-siècle, en dépit de courts communiqués de 1950 signalant que des soldats américains auraient tiré sur des réfugiés.
Les morts de No Gun Ri n’étaient pas seuls. Des vétérans racontent à AP deux massacres similaires, mais moins larges, commis en juillet et en août 1950. Ils racontent également avoir refusé l’ordre de tirer sur des réfugiés dans d’autres cas.
Selon des ex-GI’s, des témoins coréens et des documents déclassifiés, des centaines d’autres Sud-Coréens ont été tués le 3 août 1950, quand des officiers américains en retraite ont fait sauter deux ponts où passaient des réfugiés.
Les Américains voulaient empêcher l’ennemi, massé à 24 km en arrière, de traverser. Mais le général qui a supervisé l’explosion d’un des ponts, le commandant de la 1ère Division de Cavalerie, pensait également arrêter le flux de réfugiés. Il a déclaré à notre correspondant qu’il était sûr que la plupart des réfugiés étaient des guérilleros nord-coréens.
Après des dizaines d’années d’alliance entre les Etats-Unis et la Corée du Sud, les plaignants de No Gun Ri sont incités à ne pas s’exprimer. Leur demande d’indemnisation, introduite en 1997, a été rejetée par le gouvernement sud-coréen pour des raisons techniques. Le gouvernement américain a déclaré à plusieurs reprises qu’il ne trouvait aucun fondement à ces allégations. Le mercredi après la publication du rapport d’AP, le porte-parole du Pentagone, P.J. Crowley déclare : « Nous n’avons aucune information dans les dossiers historiques qui pourraient éclairer ce qui se serait passé en juillet 1950. »
Les chercheurs d’AP n’ont également trouvé aucun récit militaire officiel sur ces événements.
Le Secrétaire à la Défense, William Cohen a déclaré le vendredi que les plaintes pourraient être examinées s’il y avait de nouveaux éléments.
« Je ne suis pas au courant d’une quelconque preuve qui pourrait appuyer ou donner crédit à ces plaintes. Mais dans la mesure où une information substantielle était mise à jour, nous l’examinerions certainement », a-t-il déclaré au cours d’une conférence de presse à Djakarta en Indonésie.
Au cours d’une conférence de presse à Washington, le jeudi suivant, le Secrétaire de l’Armée, Louis Caldera, a promis une « analyse complète et approfondie » de ces allégations.
Le gouvernement sud-coréen déclare qu’il va effectuer une enquête sur les plaintes des survivants.
« Nous tenterons de vérifier la véracité de tous les éléments qui concerne l’affaire avec une attention particulière », a déclaré le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères, Chang Chul-kyun. « Une éventuelle action future sera décidée après la clôture de ces travaux. »
Certains éléments de l’épisode de No Gun Ri sont confus. Quels officiers ont donné l’ordre de tirer ? Les GI’s ont-ils vu des tirs venant des réfugiés ou leurs propres ricochets ? Combien de soldats ont-ils refusé de tirer ? A quel point ces événements ont-ils été connus parmi les troupes ?
La Guerre de Corée, qui s’est terminée dans une impasse, a commencé le 25 juin 1950, quand le Nord communiste a envahi et repoussé l’armée sud-coréenne et le noyau des troupes américaines à l’extrême sud de la péninsule.
Les unités américaines qui ont débarqué du Japon pour arrêter les Nord-Coréens étaient mal équipées et peu entraînées. La 1ère Division de Cavalerie ne connaissait pratiquement rien de la Corée. La moitié de ses sergents avaient été transférés vers d’autres divisions. Des tirailleurs de moins de 20 ans et des jeunes officiers, sans aucune expérience de combat, ont été débarqués la nuit dans une guerre infernale. On leur avait dit qu’ils devaient s’attendre à combattre la guérilla et ils craignaient ces dizaines de milliers de civils sud-coréens qui déferlaient avec les Américains en retraite.
Le nouveau 7ème Régiment de Cavalerie, qui faisait partie de la 1ère Division de Cavalerie, a rejoint le front le 24 juillet. En une journée, la plupart des hommes du 2ème Bataillon d’infanterie ont sombré dans la panique et ont jeté leurs armes quand ils ont appris que l’ennemi était tout proche.
Des rapports montrent que le troisième jour, le 26 juillet, un bataillon de 660 hommes s’est regroupé et s’est abrité à No Gun Ri, un hameau à 160 km au sud-est de Séoul, la capitale sud-coréenne. Des rumeurs circulaient selon lesquelles des soldats nord-coréens, camouflés dans les vêtements blancs des paysans, tentaient de pénétrer les lignes américaines via des groupes de réfugiés.
Les réfugiés qui ont approché les lignes du 2ème Bataillon le 26 juillet étaient des Sud-Coréens qui avaient été chassés de deux villages tout proches par des soldats américains. Ceux-ci leur avaient dit que les Nord-Coréens arrivaient, racontent les plaignants coréens à AP. Des rapports déclassifiés démontrent que les soldats de la 1ère Division de Cavalerie avaient effectivement traversé ces villages au cours des trois jours précédents.
Les Sud-Coréens déclarent que, quand les réfugiés se sont approchés de No Gun Ri, avec des charrettes tires par des bœufs, certains portant des enfants sur leurs dos, les soldats américains leur ont ordonné de se retirer au sud de la route boueuse parallèle au chemin de fer. L’ex-sergent George Preece se souvient de ce chemin aménagé pour les véhicule de l’armée américaine.
Ce qui s’est passé sous le pont ne peut être reconstitué en détail cinquante ans plus tard. Certains ex-GI’s ont occulté les souvenirs pénibles de la scène. D’autres se souviennent seulement de bribes, ou brusquement mettent fin à l’interview. Au cours des trois jours, personne n’a tout vu : les Coréens se sont cachés des tirs et les Américains étaient tapis dans des positions sur des centaines de mètres du terrain montagneux.
Des anciens soldats, de près de 70 ans aujourd’hui, ont reconnu le pont de No Gun Ri sur des photos. Ils se souviennent approximativement des dates et corroborent l’essentiel du récit des Coréens : les troupes américaines ont regroupé les réfugiés sous le pont fin juillet 1950 et ont tué la plupart d’entre eux. « C’était une véritable boucherie », déclare l’ex-GI Patterson.
Les Coréens et quelques ex-GI’s déclarent que le massacre a commencé quand les avions américains ont soudain piqué et bombardé le lieu où les réfugiés vêtus de blancs s’étaient arrêtés.
Les corps tombaient partout et les parents terrifiés portaient leurs enfants dans un étroit conduit sous les voies, ont déclaré les Coréens à AP.
Des rapports déclassifiés des missions de l’US Air Force à la mi-1950 montrent que les pilotes attaquaient parfois « le peuple en blanc », apparemment parce qu’ils suspectaient que des soldats nord-coréens se soient camouflés parmi eux. Le rapport d’une mission de quatre jets F-80, par exemple, précise que le contrôleur aérien « déclare avoir tiré sur des gens en habits blancs. Ils étaient une cinquantaine. »A
Au préalable, des contrôleurs, à bord d’avions légers, dirigeaient les pilotes sur ces cibles imprévisibles. Les plaignants coréens déclarent qu’un avion léger a survolé la zone immédiatement avant le bombardement.
Mais des ex-GI’s déclare que le mitraillage pourrait avoir été une erreur. Un commandant de compagnie a réclamé une opération aérienne, mais contre des artilleurs ennemis placés à quelques kilomètres de la route, disent-ils. Le vétéran Delos Flint se souvient avoir été pris pour cible avec d’autres soldats et s’être caché dans des abris avec les réfugiés. « Il y a quelqu’un, peut-être les nôtres, qui nous tire dessus », a t-il déclaré. Lui et ses camarades ont pu s’échapper.
Le colonel à la retraite Robert M. Carroll, qui était à l’époque un premier lieutenant de 25 ans, se souvient que le bataillon de tirailleurs a ouvert le feu sur les réfugiés depuis ses retranchements.
« C’est juste après que nous avons reçu l’ordre que personne ne pouvait en sortir, civils, militaires, personne », déclare le soldat Carrol.
Ce matin-là, la 8ème Armée des Etats-Unis a transmis des ordres par radio à travers le front qui s’ouvrait en Corée : « Nous le ne répèterons plus ; aucun réfugié n’est autorisé à franchir les lignes de front, et ce en aucun cas. » C’est ce que révèlent des documents déclassifiés des Archives Nationales de Washington.
Deux jours plus tôt, l’état-major de la 1ère Division de Cavalerie a diffusé un ordre encore plus explicite : « Aucun réfugié ne peut franchir la ligne de front. Feu sur tous ceux qui tentent de franchir les lignes. Usez de réserve en ce qui concerne les femmes et les enfants. » Dans le voisinage de la 25ème Division d’infanterie, le commandant, le major général William B. Kean a dit à ses troupes que depuis que les Sud-Coréens avaient été évacués des zones de combat, « tous les civils présents dans la région devaient être considérés comme des ennemis et toute action prise en conséquence. » Son staff a relayé cela comme « considérez-les comme des ennemis et tirez ». Des experts militaires dans le droit de la guerre ont déclaré à AP qu’ils n’avaient jamais entendu un tel blanc-seing à l’ordre « de tuer » dans l’armée américaine. « Un ordre de tirer sur des civils est notoirement un ordre illégal », déclare le colonel en retraite Scott Silliman de l’Université de Duke, juriste de l’Air Force depuis 25 ans.
Carroll déclare qu’il « n’était pas convaincu qu’il s’agissait d’ennemis » et il a ordonné à la compagnie de tirailleurs de cesser de tirer sur les réfugiés. Le lieutenant a alors amené un garçon en sûreté sous un pont de chemin de fer à deux arches tout proche, où des Coréens choqués et blessés s’étaient rassemblés. Il déclare qu’il n’a vu aucune menace.
« Il n’y avait aucun Nord-coréen là-bas les premiers jours, je vous l’ai dit. Il s’agissait surtout de femmes, d’enfants et de vieillards », rappelle Carroll, qui déclare qu’il a quitté ensuite la zone et ne sait rien des événements qui ont suivi.
Les Américains ont dirigé les réfugiés sous les voûtes du pont - chacun de 24 mètres de long, 7 mètres de large et 9 mètres de haut - et la nuit tombée ont ouvert le feu sur eux depuis des mitrailleuses toutes proches, déclarent les Coréens.
Les vétérans déclarent que le capitaine Melbourne C. Chandler, après s’être entretenu avec des officiers supérieurs par radio, a ordonné aux mitrailleurs de sa compagnie bien équipée de se placer près des ouvertures du tunnel et d’ouvrir le feu.
« Chandler disait : ‘L’enfer pour tous ces gens. Débarrassez-nous de chacun d’eux’ », déclare Eugene Hesselman. « Nous ne savions pas s’il s’agissait de Coréens du Nord ou du Sud... Nous étions là seulement depuis deux jours et nous ne savions rien d’eux. »
Les ex-GI’s pensent que l’ordre avait été donné par l’état-major du bataillon, 800 mètres en arrière, où par un niveau plus élevé. Chandler et les autres officiers dirigeants sont aujourd’hui décédés, mais AP a pu localiser le colonel qui commandait le bataillon, Herbert B. Hever, 88 ans.
Le colonel Hever déclare ne rien savoir sur les tirs et ajoute : « Je sais que je n’ai jamais donné un tel ordre. » Les vétérans disent que le colonel avaient apparemment quitté les opérations du bataillon pour relayer les ordres à ce moment-là.
Les tirs de mitrailleuse ont d’abord tué tous ceux qui se trouvaient près des entrées du tunnel, déclarent les plaignants coréens.
« Les gens amassaient les cadavres autour d’eux pour se protéger, déclare Chung Koo-ho, 61 ans. Les mères couvraient leurs enfants avec des couvertures et les serraient dans leurs dos pour les mettre à couvert... Ma mère est morte le second jour des tirs. »Le mitrailleur Edward L. Daily se rappelle : « Certains ont peut-être tenté de ramper en arrière pour se protéger. Quand on voit quelque chose comme ça et qu’on est terrorisé, on commence à gratter. »[Note de l’Editeur : Edward L. Daily déclare qu’il se rend compte aujourd’hui qu’il ne pouvait avoir assisté à la scène et qu’il l’a plutôt appris par des soldats qui y étaient.]
Mitraillés pendant trois nuits, certains réfugiés cachés sont parvenus à s’échapper, mais d’autres ont été abattus alors qu’ils tentaient de fuir ou qu’ils étaient sortis pour trouver de l’eau potable, déclarent les Coréens. Aucune salve n’est partie des tunnels, disent les vétérans. Certains, comme l’ex-sergent James T. Kerns, déclare que les Américains ont répondu à des tirs venant des réfugiés. Pour Hesselman, « tout le monde le sait ; on a entendu un tir, comme un coup de fusil. » Mais d’autres se souviennent seulement de la puissante force de tir américaine et d’aucun tir ennemi. « Je ne me souviens pas avoir entendu tirer depuis les tunnels », déclare l’ex-tirailleur Louis Allen.
Les Coréens disent que les Américains ont peut-être entendu les tirs de leurs propres camarades, ricochant à travers les tunnels des deux côtés. C’est possible, déclare Preece. « Cela a pu se passer ainsi, qu’ils ont vu leurs propres tirs... Nous étions effrayés à mort », déclare Preece, un soldat de carrière qui a ensuite combattu au Vietnam. Le 28 juillet, le 7ème régiment de Cavalerie a reçu l’ordre de préparer un repli le lendemain à l’aube. Le dernier assaut résonne encore dans les mémoires des vieux soldats. « Les nuits d’été, quand la brise se lève, je peux encore entendre leurs cris et les pleurs des enfants », déclare Daily, qui est retourné en Corée comme rapporteur d’une commission sur les champs de bataille.
Les voix des victimes hantent aussi la mémoire de Park Hee-sook.
« J’entends encore les gémissements des femmes qui mourraient dans une mare de sang, dit Park, alors une jeune fille de 16 ans. Les enfants criaient et s’accrochaient aux cadavres de leurs mères. »
Tous n’ont pas tiré, disent les vétérans.
« Certains de nous l’ont fait, d’autres pas », explique Flint, le soldat qui a été pris un moment dans un abri parmi les réfugiés. « Je ne voulais pas tirer sur tout le monde dans un tunnel comme ça. C’était seulement des civils qui tentaient de se cacher. »
Kerns, un mitrailleur, déclare qu’il a tire au-dessus de la tête des réfugiés. « Je ne voulais pas tirer sur un groupe de femmes. »
Une fois la fureur retombée, Kerns déclare que lui, Preece et un autre GI ont trouvé au moins sept corps de soldats nord-coréens dans les tunnels, portant leur uniforme sous les vêtements blancs des paysans.
Mais Preece déclare qu’il ne se souvient pas d’avoir effectué une telle recherche ni que des Nord-Coréens avaient été trouvés. Personne parmi les autres vétérans que nous avons interrogés ne se souvient avoir vu des Coréens du Nord.
Kerns déclare aussi que des armes ont été trouvées. Hesselman déclare aussi que quelqu’un a trouvé plus tard un fusil mitrailleur.
Tous les 24 survivants sud-coréens que nous avons interviewé individuellement déclarent qu’il ne souviennent d’aucun Coréen du Nord ou d’arme à feu dirigée contre les Américains.
Des rapports des services secrets militaires à propos de ces journées, aujourd’hui déclassifiés, situent la ligne de front à plus de 4 km de No Gun Ri le 26 juillet, quand les réfugiés étaient sous le pont de chemin de fer.
Tôt le 29 juillet, le 7ème régiment de Cavalerie s’est replié. Les troupes nord-coréennes qui avançaient ont trouvé « près de 400 corps de jeunes, de vieux et d’enfants », rapporte le journal nord-coréen Cho Sun In Min Bo trois semaines plus tard.
Quelques ex-GI aujourd’hui estiment qu’une centaine ou moins ont été tués. Mais ceux qui étaient près du pont, comme la compagnie de Chandler, estiment généralement le nombre à 200. « Beaucoup » ont aussi été tués dans le mitraillage, disent-ils.
Les Coréens du Nord ont brûlé certains corps dans des lieux inconnus et les familles des survivants en ont brûlé d’autres, disent les villageois. Parce que les familles étaient dispersées dans la Corée du Sud, disent les plaignants, ils ne possèdent les noms de que 120 tués, principalement les membres de leurs familles.
La guerre a fait, en tout, près d’un million de victimes sud-coréennes - morts, blessés ou disparus. Près de 37.000 Américains y sont morts.
A l’état-major de la 1ère Division de Cavalerie, commandé par le général major Hobart R. Gay, l’officier en charge de l’information, Harold D. Steward, un ex-colonel de San Diego, déclare que les réfugiés sud-coréens ont été tués par les troupes nord-coréennes, au cours d’un affrontement à No Gun Ri.
Les documents significatifs de l’unité ne disent rien d’un échange de tir, ni de soldats nord-coréens tués sous un pont, ni rien à propos de No Gun Ri.
Un lieutenant de bataillon, retrouvé par AP, déclare qu’il était dans la région mais qu’il ne sait rien à propos d’un massacre de civils. « Honnêtement, je n’ai jamais rien, mais rien entendu à ce sujet, que ce soit de mes soldats, de mes supérieurs ou de mes amis », déclare John C. Lippincott. Il ajoute qu’il peut en avoir été non informé du fait que « nous étions extrêmement dispersés ».
Les villageois déclarent qu’ils ont tenté de déposer un dossier sur des compensations auprès d’un bureau américain de plaintes à Séoul en 1960, mais qu’on leur aurait répondu qu’ils dépassaient la limite. Plus tard, disent-ils, la police sud-coréenne aurait arrêté un homme, le survivant Yang Hae-chan, afin de maintenir le silence sur les événements de 1950. Mais quand le régime sud-coréen autoritaire s’est libéralisé en 1990, ils ont rappelé leur cas et ont envoyé des pétitions à Washington. Ils n’ont reçu aucun accusé de réception, disent-ils.
En août 1997, une plainte signée par 30 personnes a été introduite avec l’aide du Comité de compensation du gouvernement sud-coréen. Après avoir enquêté sur les récits, ils désignent la 1ère Division de Cavalerie. En guise de réponse, le service des forces armées américaines déclare qu’il n’y a « aucune preuve... indiquant que la 1ère Division de Cavalerie américaine était dans la région. » Un comité sud-coréen de compensation d’un niveau inférieur déclare que des gens ont été tués à No Gun Ri mais qu’il n’a aucune preuve de l’implication des Etats-Unis. En avril 1998, l’Assemblée nationale a rejeté le cas, disant que le délai de prescription de 5 ans avait expiré depuis longtemps.
Associated Press a reconstitué de manière substantielle les mouvements de l’unité d’après des cartes coordonnées figurant dans les archives déclassifiées. Ils montrent que quatre bataillons de la 1ère Division de Cavalerie étaient dans la région à l’époque de l’incident.
Après des mois à la recherche des vétérans - près de 130 interviews effectuées par téléphone ou en personne - ils ont déterminé les compagnies impliquées. AP a aussi repéré parmi des centaines de boîtes d’anciens documents secrets dans les Archives nationales et d’autres archives afin de retrouver les éléments de cette histoire.
Les lois et les usages de la guerre condamnent les tueries aveugles de civils, même si certains soldats ennemis se trouvent parmi un large nombre de non-combattants tués, relèvent les experts militaires. La Guerre de Corée a enregistré un petit nombre de cours martiales militaires, uniquement pour des assassinats isolés de Coréens, pas pour des meurtres à large échelle.
Au niveau de sa responsabilité civile, le gouvernement américain est largement protégé par les lois américaines contre des plaignants étrangers, en ce qui concerne des « activités combattantes ». Les plaignants coréens déclarent que les tueries n’étaient pas liées au combat, les ennemis étant à des miles de là.
« Nous voulons la vérité, la justice et le respect dus à nos droits humains », écrivent-ils dans une pétition adressée au président Clinton en 1997.
Un ex-GI relève qu’une « floppée d’avocats » ne peut déclencher une guerre.
« La guerre était injuste, déclare Norman Tinkler. Il y a des événements qui se déroulent que nous ne pouvons comprendre, mais cela a eu lieu. Et c’est l’individu qui doit prendre alors une décision. »
Mais d’autres qui étaient là disent que No Gun Ri n’aurait pas dû se passer. Les réfugiés auraient pu être examinés sur la route ou fouillés sous le pont, estiment Kerns et Hesselman.
« Le commandement a cherché à se débarrasser de ce problème de la manière la plus facile. Et c’était tirer dans le tas », déclare Daily. Il ajoute aujourd’hui : « Nous vivons avec un sentiment de culpabilité, quelque chose qui reste en chacun de nous. »
Le colonel Gilmon A. Huff, qui faisait partie du 2ème Bataillon de Hever, trois jours après la retraite de No Gun Ri, a été interviewé avant sa mort au début de cette année. Il déclare qu’il ne sait rien de ce qui s’est passé sous le pont.
Mais il a « entendu » parler de massacre de réfugiés et il a dit à ses hommes que c’était faux. « On ne peut tuer des gens uniquement parce qu’ils étaient là », déclare-t-il à AP.
Le pont de No Gun Ri existe toujours. Pendant 49 ans, ses murs ont gardé les impacts de balles, jusqu’à ce que des cheminots ce mois-ci aient cimenté les trous.
(AP, 20 septembre 1999)