Patric et al

- © Korea is one
Retrouvailles chaleureuses
Dès la descente, les retrouvailles sont chaleureuses. On est ici entre amis et ça se voit. Des journalistes russes, de Vladivostok, sont aussi là. En quête de sujets à réaliser en Corée, ils suivent la délégation de Korea is One depuis ce matin. Peut-être pensent-ils que le récit des aventures d’une trentaine d’européens perdus au sein d’un pays de l’ « axe du mal » est susceptible d’intéresser leurs lecteurs. Heureusement, au sein du groupe, des interprètes d’un jour (néerlandais-russe et français-russe, s’il vous plaît !) se chargent de faciliter l’explication de notre venue ici auprès des journalistes. L’histoire de la ferme d’Ontchon et de ses relations avec Korea is one fera donc l’objet d’un article dans la Gazette de Vladivostok, article qui sera bien sûr repris sur le site de KIO. En même temps qu’a lieu cette mini-conférence de presse, deux membres du groupe, accompagnés de notre médecin sont emmenés à l’hôpital du village pour y recevoir quelques soins. Rien de grave, heureusement, mais une bonne occasion de constater, d’expérience, que le centre médical d’Ontchon est un lieu « normal » fait pour soigner les gens. Incroyable en Corée du nord, non ?

- © Korea is one / Alain Noguès.
Nous sommes arrivés depuis dix minutes et la visite proprement dite doit commencer. Notre délégation se scinde donc, le groupe des francophones devant justement visiter la clinique. On traverse, à pied cette fois et toujours sous la même chaleur écrasante, une autre partie du village, encore une fois salués par les enfants. A gauche de la route les petits immeubles abandonnés depuis les inondations servent maintenant de remise ; à droite, des maisons plus basses sont, elles, habitées. L’alignement de plusieurs maisonnettes de briques rouges n’est pas sans rappeler certains paysages de la vieille Europe. Encore quelques dizaines de mètres et nous voilà au centre médical d’Ontchon, un petit bâtiment de plain-pied recouvert de chaux. Modeste mais fonctionnel. Dans le petit hall du centre, des conseils de santé illustrés, tels que ceux qu’on rencontre dans nombre d’écoles, recouvrent les murs. Il ne s’agit pas d’affiches mais de peintures. Décidément en Corée, l’art se niche partout. Après la galerie d’art, donc, une salle d’auscultation, une salle de traitement, et une pharmacie. L’ensemble est modeste et ici aussi on prend conscience de la situation d’un pays qui doit affronter des difficultés de toutes sortes. Mais ici comme ailleurs les Coréens savent faire face et le dévouement des cinq médecins du centre compense, un peu, l’absence de moyens.

- © Korea is one.
Dans la salle d’auscultation, devant les dossiers médicaux soigneusement alignés dans leurs pochettes rouges, un des médecins répond à nos questions. En plus des cinq médecins, les 3.500 habitants d’Ontchon peuvent compter sur une sage-femme et un dentiste. Pour les interventions plus lourdes, le centre chirurgical est à 6 km du village. Les enfants du village sont vaccinés contre la diphtérie, la pneumonie, le tétanos et la tuberculose. On demande au docteur de communiquer à l’association les besoins du petit hôpital pour y répondre au mieux à l’occasion d’un voyage futur, voire avant. D’ores et déjà la délégation de KIO n’est pas venue les mains vides puisque le centre hospitalier d’Ontchon reçoit un tensiomètre, un otoscope et divers médicaments, toute chose fort utile ici.
Visite d’une famille
Après la traditionnelle photo souvenir, nous prenons congé de l’équipe médicale pour nous rendre dans une petite maison chaulée, typique du village, à l’écart de la route principale, au bout d’un chemin de terre. A notre approche, les chiens se mettent à aboyer. Dans la maison, bâtie et propriété de la coopérative, vivent monsieur Ri Im Sop, madame Ri Ai Sun, leur dernier fils, leurs trois chiens et leur chaton. Les deux enfants majeurs vivent ailleurs. Monsieur et madame Ri pourront transmette la maison à leurs enfants.

- © Korea is one / Alain Noguès.
Selon la tradition coréenne, nous nous déchaussons dans la cour où se trouve l’arrivée d’eau dans une sorte de puit qui approvisionne la maison. A l’intérieur de cette maison plutôt bien tenue, une cuisine et un séjour et une chambre. L’aménagement de la cuisine n’a pas fini d’étonner les visiteurs puisque son plancher est amovible. La personne qui cuisine se tient dans un « trou » entouré des divers éléments (plaque chauffante, plan de travail, etc.). Le fourneau est situé sous la maison et chauffe toutes les pièces par des conduites. C’est le système ondol, ingénieux et traditionnel. Une fois la préparation du repas terminée, une grande planche vient recouvrir la fosse, libérant de la place pour d’autres tâches. L’autre pièce est un séjour. Peu de meubles et une décoration simple, sans être austère, qui sera peut-être complétée des quelques présents offerts à monsieur et madame Ri en remerciement au moment de prendre congé. Parmi ceux-ci, des vues de Paris apportées par les membre français de la délégation ainsi qu’un porte-clefs à l’effigie de la Tour Eiffel. Pour les clefs de la maison bien sûr, mais devant l’étrange objet, monsieur Ri ne peut s’empêcher de demander à quoi il sert. C’est vrai ça : à quoi peut donc bien servir la Tour Eiffel ? C’est un autre débat...

- A quoi sert la tour Eiffel ?, demande monsieur Ri. © Korea is one / Alain Noguès.
Nous ne visiterons pas la crèche car elle est en travaux. Dommage, mais de toute façon il est déjà presque midi et doit avoir lieu la cérémonie de proclamation de l’amitié entre la ferme du « 3 mars » et Korea is one. Direction donc la cour de la mairie, forcément écrasée de chaleur. Une petite tribune a été dressée sur le perron à côté du matériel offert à la ferme par Korea is one et les habitants de la ville belge de Zwevegem. Au bas des marches, les chaises de bois attendent les invités du jour et tout autour des dizaines, peut être des centaines, d’habitants du village sont massés pour assister à l’événement. Les membres de la délégation prennent donc place, qui à la tribune, qui dans l’assemblée.
Monsieur Jong Byong Son, le directeur de la ferme, est le premier à prendre la parole pour retracer l’histoire des liens d’amitié de sa ferme avec l’association Korea is one. Puis c’est au tour de Catherine, de la délégation de KIO, de rappeler les circonstances de sa première visite à la ferme en 1997, après les terribles inondations qui ont frappé le village, et l’accueil pourtant généreux de ses habitants. La détermination et l’unité des paysans permirent alors de restaurer les maisons et les rizières au prix d’efforts gigantesques. On put déjà constater une amélioration de la situation lors de la deuxième visite, en 2003.
De nouveaux résultats sont perceptibles aujourd’hui, ce qui constitue le meilleur des encouragements pour l’action de solidarité entreprise par KIO. Catherine termine son allocution en remettant au directeur le logo de KIO gravé dans un morceau de cristal, symbole de transparence et de pureté s’il en est. D’autres petits cadeaux « culturels » sont également offerts au village, symbolisant le caractère international de la délégation de ce jour, belge, néerlandaise et française. C’est ensuite à Kim Yong Ho, responsable des affaires européennes au Comité coréen des relations culturelles, de dresser le tableau du combat du peuple coréen pour l’édification d’un pays prospère et d’affirmer sa confiance en l’avenir des relations entre Korea is One et la Corée.
On passe enfin à la remise du matériel qu’ont permis d’acheter les dons récoltés. Il s’agit de matériels vidéo, informatiques et électriques notamment, très utiles aux villageois. La présentation des photos prises à l’occasion de la visite de 2003 contribue un peu plus à l’ambiance émue et chaleureuse (pas seulement à cause du temps) de ce moment rare. Le dernier à s’exprimer à la tribune est alors Tony Fonteyne, autre responsable de la délégation de KIO, qui remercie au nom du groupe les paysans pour leur accueil.

- © Korea is one
Puis la cérémonie s’achève avec le spectacle des enfants du village. Les plus petits ont revêtu leurs plus beaux costumes de fête, robes multicolores comme il se doit pour les petites filles, et les plus grands, le fameux uniforme (très seyant) qu’on voit si souvent dans les rues de Pyongyang ou d’ailleurs : pantalon ou jupe bleue, chemisette blanche, foulard rouge. Mais être élégant ne dispense pas d’avoir du talent et les enfants d’Ontchon nous démontrent pendant presque une demi-heure qu’en chaque Coréen sommeille un artiste, en l’occurrence un musicien ou un chanteur. Certes, nous nous en doutions depuis la visite de l’école Kumsong mais, après tout, c’était dans la capitale. Maintenant, en pleine campagne coréenne, nous en avons la certitude.
Inutile de dire que les appareils photos et autres caméras ont chauffé pendant quelques minutes ! Et c’est tout naturellement qu’à la fin de la représentation la maîtresse d’école vient poser, très fière mais on le serait pour moins que ça, au milieu de ses élèves. Les plus jeunes paraissent tout surpris de voir leur image enfermée dans les petites boîtes (comprenez « les appareils photos numériques »). Ca fera des souvenirs pour plus tard, lors de la prochaine visite à Ontchon. En attendant, tout ceci vaut bien une petite récompense et les enfants reçoivent des friandises ou des crayons de couleurs spécialement apportés pour eux. Bien peu de chose en vérité eu égard au travail qu’il a fallu fournir pour assurer le « show ».

- © Korea is one.
Puis il est l’heure de passer à table. Une longue table « internationale » puisque, outre nos hôtes coréens, on retrouve les Belges, les Hollandais et les Français qui composent la délégation, mais aussi les journalistes russes qui ont couvert tout l’événement. On parlera donc cinq langues à table, dont l’anglais qui peut toujours servir... Un record en soi ! Le repas est copieux et délicieux, comme toujours ici pourrait-on dire. Les Coréens sont des gens qui savent recevoir mais tant de générosité de la part de ces paysans modestes est une illustration supplémentaire de la force des liens d’amitié entre la ferme et KIO. D’autant plus que cette générosité ne s’arrête pas là, chaque invité recevant un chapeau pour se protéger du soleil décidément mauvais en cette saison. Le comité d’accueil avait prévu un chapeau blanc à fleurs pour les femmes et un chapeau de paille jaune pour les hommes mais, le soleil et la bière aidant, les plans du comité sont vite réduits à néant à mesure que les chapeaux s’échangent et qu’on ne sait plus qui est homme et qui est femme sous les couvre-chefs.

- © Korea is one.
A 14 heures, nous reprenons tous le car pour gagner les rizières, précédés par le directeur qui a pris place dans sa voiture, une sorte de command car chinois qui ferait la joie de plus d’un collectionneur. Après quelques minutes de route nous nous arrêtons en bordure, près d’une stèle commémorative posée au milieu des étendues vertes qui s’étalent à perte de vue et balayés par un petit vent chaud. Au loin, on aperçoit encore le village. Le calme de l’endroit est parfois interrompu par un camion ou un tracteur et sa remorque transportant, en plus de son chargement, quelques paysans qui répondent à nos saluts. Près de la stèle le directeur Jong Byong Son nous raconte l’histoire du village avant de se prêter bien volontiers au jeu des questions-réponses.
800 hectares conquis sur la mer
Les premiers polders furent édifiés à Ontchon au début des années 70, suite à la construction d’une digue en bord de mer. Mais c’est le 3 mars 1973 (d’où le nom de la ferme), lors de sa première visite ici, que le président Kim Il Sung décida qu’une ferme serait créée à cet endroit. Ce sera chose faite dès le 29 mars de l’année suivante. Un village est construit à quelque 10 km de la mer. Entre le 3 mars 1973 et le 18 septembre 1993, date de la dernière visite du président, onze séries de directives guideront le développement de la ferme d’Ontchon. Puis ce furent les inondations catastrophiques de 1997, les rizières envahies par la mer, le village dévasté, tout à rebâtir. La direction du pays continue de suivre attentivement le développement de la ferme coopérative du 3 mars. Ainsi, depuis les débuts de la ferme, la surface des terres cultivables est passée de 156 hectares à 800 hectares et la production, de 500 kg de riz par hectare à 5 tonnes par hectare. Au départ, la salinité de la terre s’élevait à 0,4%, alors qu’une terre cultivable doit atteindre un maximum de 0,1% de sel. Il a fallu laver les terres avec l’eau du fleuve Daedong.
L’autre problème est celui de l’énergie, celle qui fait fonctionner les machines agricoles et qui permet de transporter les gens. Chaque jour 1.000 paysans doivent parcourir jusqu’à 10 km pour atteindre leur lieu de travail. Notre état de fatigue du jour, dû à la chaleur alors même que nous circulons en car, laisse augurer de ce qu’endurent parfois les paysans pour seulement se rendre à vélo, voire à pied, dans les champs. Sans parler du retour. Quant à l’électricité, si la ferme n’a pas trop de difficultés d’approvisionnement entre mars et octobre, il en va autrement de novembre à février. Les restrictions imposées à la Corée obligent alors à « partager » l’électricité avec l’industrie et les coupures sont nombreuses. « Cette année cependant, ajoute le directeur, vu la priorité accordée par le gouvernement à l’agriculture, notre approvisionnement en électricité est constant. »
Et qu’en est-il des éoliennes que l’on aperçoit à l’horizon, près de la digue ? De l’aveu même du directeur, les éoliennes sont « fatiguées. C’était pourtant une bonne idée car nous avons dix mois de vent par an. »

- Jong Byong Son, directeur de la ferme du 3 mars, répond à nos questions. © Korea is one
Puis les questions fusent, monsieur Jong s’efforçant d’y répondre le plus précisément. Parmi elles :
« La récolte de 2005 s’annonce-t-elle bonne ?
Oui. Nous pensons récolter 3.000 tonnes, voire 4.200 tonnes de riz.
Il y a eu des inondations en juillet. Votre ferme a-t-elle été touchée ?
Nous avons eu quelques zones inondées, mais rien de grave.
A la suite du tsunami de 1997, vous avez probablement renforcé la digue... ?
Effectivement, elle est passée de 5 à 7 mètres de haut.
Combien avez-vous de tracteurs ?
Nous en avons 38, mais ils sont très âgés et beaucoup tombent souvent en panne.
Quelle est la répartition entre engrais chimiques et biologiques ?
Engrais chimiques, 40%, engrais biologiques, 60%.
Comment s’organise le travail ?
Il y a quelque 1.000 paysans sur les 3.500 habitants du village. Nous travaillons par équipe de 10-12 personnes. Chaque équipe est responsable d’un terrain de 10 hectares. Le chef d’équipe répartit le travail selon les capacités de chacun.
Comment est élu le directeur de la ferme ?
Le directeur est élu par les paysans tous les ans, à une majorité de 60%, à l’issue d’une campagne où il n’est pas rare de voir la jeune génération tenter de supplanter l’ancienne. Mais le nouveau directeur prend conseil auprès des anciens.
Et vous-même, comment êtes-vous devenu directeur ?
Je vis dans cette ferme depuis le 20 janvier 1974. J’ai commencé à travailler là après mon service militaire, comme simple paysan. J’ai suivi ensuite une formation en alternance pour devenir ingénieur agronome.
Comment est décidé le plan et le type de production ?
Le plan est préparé par le directeur, le secrétaire du Parti et l’ingénieur et discuté avec tous les paysans.
Comment sont formés les paysans aux nouvelles techniques ?
Il existe une formation en alternance où le paysan-élève se partage entre l’école et les travaux aux champs.
Comment sont motivés les paysans ?
Outre une motivation idéologique, les paysans sont rémunérés en fonction du travail presté, évalué par une note annuelle. Ils sont aussi motivés par le fait que l’Etat leur fournit une maison et l’électricité.
Qu’en est-il des déménagements hors de la ferme ?
Ce sont surtout les filles qui déménagent lorsqu’elles se marient. Nous avons appris que des volontaires ont participé au repiquage du riz. Effectivement. Nous avons accueilli 500 volontaires, de la région et même de Pyongyang. »
Etc, etc. Sans cette fichue chaleur, on aurait pu continuer longtemps comme ça. De plus, il est bientôt 15 heures, l’heure prévue pour repartir vers Pyongyang.
En traversant une dernière fois Ontchon, une chose est sûre : nous reviendrons !
(Korea is one, 12 août 2005)
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