Alexandre Syrtsov, Vassili Avchenko, Youri Maltsev (photos), « Vladivostok ».
Se livrant fébrilement à toutes les cérémonies possibles, le peuple coréen est entré avec la volonté du destin dans l’époque des années 60. Les correspondants de « V » sont donc partis en République populaire démocratique de Corée où on fêtait solennellement le 60ème anniversaire de la libération du pays des Japonais. A la mi-octobre en RPDC on célébrait un autre anniversaire, les 60 ans du Parti du travail de Corée. Peu après, sur invitation du journal Kangwon Ilbo fêtant ses 60 ans, nous avons visité la province sud-coréenne du Kangwon, proche de Primorye, où on attache tout aussi fébrilement de l’importance aux dates en relation avec la division d’un pays autrefois uni. Si le Nord et le Sud restent souverains, on est obligé de constater que de chaque côté tous les esprits sont imprégnés de la future unification. Comme l’a dit avec justesse un homme sage, diviser un pays et un peuple en deux c’est comme diviser le mot « kimchi ».
Nous avons parcouru 1400 km de routes montagneuses dans la province, surtout en qualité de touristes. A Chunchon, Sokcho et Kangnung c’est précisément sur le tourisme que l’on mise, tout comme dans d’autres pays on mise sur le poids du pays du matin calme. Depuis peu on entend de plus en plus parler russe ainsi que des appels à se rapprocher davantage. Les correspondants de « V », ayant eu la chance de visiter les deux Corée, ont observé de chaque côté du 38ème parallèle...
Soraksan c’est bien, Kumgangsan c’est mieux
Évidemment, depuis quelques temps, le pittoresque port de Sokcho est plus proche de Primorye. L’ouverture de la ligne de ferries reliant Vladivostok et Zarubino à la côte est de la République de Corée est devenue un véritable événement. Les bureaucrates locaux pensent développer le transport combiné dans le futur, en misant sur la navigation et la connexion du chemin de fer transcoréen avec le Transsibérien. En même temps, un orateur de l’assemblée législative de Sokcho, Kim Chun-han, espère que les autorités maritimes favoriseront la simplification des formalités douanières sur le populaire itinéraire des ferries.
A Sokcho aujourd’hui, on ne mise pas seulement sur les Japonais, les Chinois et les Américains. L’évolution du marché a dicté aux autorités municipales de diffuser des brochures et des plans en russe. Il faut l’avouer, nous ne soupçonnions pas que Sokcho était, en plus d’un port, une ville thermale connaissant un des développements les plus dynamiques en Asie. Non loin, s’étend sur des kilomètres le parc national de Soraksan. Les monts enneigés, les cascades, la source d’eau chaude, les temples bouddhistes servent de carte de visite au pays. Le meilleur moment pour une visite est l’automne dorée qui dure ici d’octobre à novembre. On ne peut pas le décrire, il faut le voir !
Cependant lorsqu’on rend hommage à la splendeur des monts Sorak, nos amis Coréens du Sud font preuve d’objectivité, sans avoir d’intérêts dans l’affaire :
Oui, bien sûr, mais les plus belles montagnes de Corée sont les monts Diamants, Kumgangsan.
Les monts Diamants, perle de la RPDC, sont visités durant toute l’année par des groupes organisés venant de Corée du Sud. Ce type de voyage est l’un des symboles du rapprochement des deux pays.
On peut mesurer le hasard
Comme en Chine, on est attentif en Corée du Sud à la passion des citoyens pour les jeux de hasard. Créée de toutes pièces au sud de la province, KangwonLand est une cité des loisirs érigée dans l’arrière-pays. Au milieu des monts impraticables a grandi un nouveau Las Vegas coréen avec des hôtels de luxe, des centres commerciaux divertissants, des terrains de golf. La principale curiosité est le casino de la taille d’un stade de football (on compte ici à peu près mille tables de jeux). A la différence de la Russie où on peut trouver sous n’importe quel porche de tels établissements accessibles à tous, on est ici plus sévère et les joueurs se soumettent à un contrôle sérieux de leur passeport et de leur physionomie. Les spécialistes veillent soigneusement à ce que, grâce à dieu, un citoyen de la République ne se ruine pas au « Black Jack » ou à la roulette plus de deux fois par mois.
Le directeur du casino est presque en train de s’excuser devant nous : « Nous avons construit ces établissements dans le but d’obtenir les moyens de développer notre territoire ». L’entrée est interdite à la population locale. On mise sur les voyageurs et les étrangers à qui on présente des salles séparées à des fins de sécurité. Le « savoir faire » du casino coréen repose sur une grosse horloge qui selon ses concepteurs doit arrêter au bon moment les visiteurs les plus audacieux. Vérification dans le temps : à priori, personne ici n’a encore perdu.
Au fait, à KangwonLand quelques dizaines de personnes venus d’extrême-orient gagnent leur vie, surtout comme musiciens et danseurs. Pour la saison 2005 on a préparé « une surprise spéciale », un ensemble populaire russe.
A Primorye, on a beau évoquer année après année la nécessité de développer le tourisme intérieur, personne ne s’attaque sérieusement à l’affaire. Alors que toutes les conditions sont réunies : à la différence de la péninsule coréenne, la guerre n‘a pas saccagé chez nous une majorité d’endroits mémorables. En même temps, devant l’absence de production industrielle, nos inventifs voisins du Kangwon font de l’argent avec presque rien. Par exemple avec du « savon ». A peine étaient achevées les prises de vue de la série TV populaire « Sonate Hivernale » dans la capitale provinciale Chunchon et dans la station de ski de Yongpyong, qu’étaient mis en vente des milliers de souvenirs, t-shirts et posters à l’effigie des héros.
On fait de l’argent avec les arbres, et c’est à peine si dans chaque district on peut s’apercevoir du reboisement des campagnes du pays. On fait de l’argent, excusez-nous, avec des appareils génitaux masculins en porcelaine. D’après les Coréens, la production de ces souvenirs piquants aide les femmes à devenir rapidement enceintes. C’est dans ces parages qu’on peut trouver le plus de produits de santé pour homme.
Et c’est une véritable économie ! Ces expédients servent à la construction d’autoroutes modernes comme si des serpents enveloppaient les plus lointaines enclaves provinciales. Et il faut voir comment sont les automobiles en Corée : modernes, belles, et « truffées ». En Russie on voit, en règle générale, les versions les plus ordinaires « en bois » de l’industrie automobile coréenne. En Corée l’automobile ne cède pas face aux Japonais et aux Américains. En fait, les « japonaises » n’ont pratiquement pas le droit d’entrer ici. Quand on discute avec eux, les Coréens expriment leur patriotisme et leur antipathie historique envers les habitants du pays du Soleil Levant. Mais cela nous semble plutôt relever du protectionnisme et d’un soutien réel (et non pas en paroles comme chez nous) à leur propre production. En Corée du Nord, par exemple, on préfère rouler dans les mêmes « japonaises » d’occasion que nous : l’industrie y est très en retard (même si deux modèles de voitures de tourisme commencent à circuler à Pyongyang grâce à des entreprises en commun avec la Corée du Sud). C’est pourquoi, dès qu’il s’agit d’automobile, les habitants de RPDC mettent pour l’instant au second plan leur sentiment patriotique et leur inimitié envers les Japonais...
Promenade avec vue sur le Nord
La plus spécifique, et néanmoins captivante, des « attractions » touristiques est la zone démilitarisée (DMZ). La fameuse zone-tampon « découpe » la péninsule coréenne en deux. Un très long secteur de la zone se trouve justement sur le territoire de Kangwondo. D’ailleurs, de l’autre côté de la frontière se trouve une autre province du Kangwon. En Corée du Nord. Jusqu’à un million de touristes par an viennent la voir, même de loin à l‘aide de jumelles.
Un « observatoire de l’unification » est le dernier bâtiment d’observation sur la DMZ. D’ici on découvre un beau panorama sur les montagnes de Corée du Nord et sur la mer de l’Est (ou du Japon). Les plages vierges (de sable blanc !), qu’aucun pied civil n’est venu fouler depuis longtemps, sont magnifiques. Toute cette splendeur est contemplée par un immense bouddha de pierre et par un millier de personnes sensibles à cette beauté. On peut imaginer les splendides hôtels qui seront construits après la réunification des deux pays. Mais pour l’instant ce qu’on propose modestement aux visiteurs, ce sont des paquets d’alcool « de serpent » et des conserves. Vous sentirez la différence, comme on dit.
Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre comme histoires et comme légendes de la part des anciens habitants ! Ils racontent que, juste après la guerre, une simple campagne de propagande a commencé des deux côtés de la barrière. Du côté du Nord, le régime communiste se vantait grâce à de puissants émetteurs. Le Sud n’était pas en reste : « Venez chez nous, voir toute la viande que nous avons ! »
Une dizaine d’années sont passées. Il y a longtemps qu’on a vendu les morceaux du mur de Berlin, mais sur la péninsule coréenne, on en est encore loin. Quoique plus personne ne crie dans les mégaphones.
Les compagnons de route obligatoires des automobilistes sont jusqu’à présent des camions militaires, des véhicules à chenille et des tanks. Et voilà la frontière. A ce propos, les gens du Kangwon sont fiers que l’actuel président de la République Roh Moo-hyun ait accompli son service militaire juste ici. Tenant à son image de grand démocrate, le dirigeant coréen a récemment ouvert sa propre résidence pour que le peuple la visite.
Au cours de la sanglante guerre de 1950-1953, les terres revenant plus tard au Sud étaient contrôlées par le Nord. En ce lieu où les villes thermales sont à présent collées les unes aux autres, on peut facilement trouver un objet de récréation, la « maison de Kim Il-sung ». Les visiteurs de la province s’intéressent volontiers à l’Histoire. Ici, il y a beaucoup de photos uniques. Kim Il-sung avec le petit Kim Jong-il dans les bras. Kim Il-sung et les généraux soviétiques. Les employés du musée ont reconstitué le mobilier du père fondateur des idées du Juche et de sa famille. On regarde surtout comme des objets pittoresques la tunique militaire et le phonographe.
Il semble qu’en Corée du Sud, l’Histoire soit traitée avec précaution, aussi difficile et controversée soit-elle. En l’absence des pièces originales (répétons-le, la guerre n’a pas épargné les monuments historiques), on accourt vers des reconstitutions que seul un regard exercé peut distinguer.
Vladivostok - Péninsule Coréenne - Vladivostok
(Vladivostok, 25 novembre 2005)
En guise d’épilogue
Ces derniers temps, les discussions sur une future réunification de la Corée du Nord et de la Corée du Sud se sont activées de manière remarquable. Les dirigeants des deux pays en reconnaissent la nécessité et manifestent de la bonne volonté. Quelques années auparavant un véritable progrès était enregistré : pour la première fois une charte sur la réunification de la patrie était signée, avec un commun accord pour commencer par un Etat confédéral du Koryo, que suivrait enfin la grande union du peuple. En août 2005 les correspondants de « V » ont participé sur la route de Pyongyang à Kaesong à une marche internationale vers le monument construit en l’honneur de la charte, symbolisant deux femmes se rejoignant au-dessus de l’avenue. Malheureusement il y a beaucoup d’obstacles à la réunification. Mais tout devrait être si facile comme le symbolise ces femmes. Nous avons entendu parler du programme de « contacts entre les familles séparées » , qui permet aux Coréens de rencontrer leurs parents restés à cause de l’Histoire de l’autre côté du 38ème parallèle. Un employé de l’administration a cependant raconté à « V » que lui-même fait partie d’une famille divisée mais n’a aucun moyen de savoir si ses parents sont en vie en RPDC. Après, il a demandé au visiteur russe de lui montrer son visa nord-coréen, et a longtemps regardé le rectangle de papier orné de signatures et de tampons.