Elections présentielles sud-coréennes : une épreuve dans les relations intercoréennes
En décembre 2007, un successeur sera élu, au suffrage universel direct, à l’actuel président sud-coréen Roh Moo-hyun, non rééligible. Alors que le Grand parti national (conservateur, opposition) aborde cette échéance électorale en position de force, les critiques à l’égard d’une trop grande indulgence de la Corée du Sud vis-à-vis de sa voisine du Nord font naître des doutes sur la poursuite de la politique du rayon de soleil (« sunshine policy ») du président Kim Dae-jung, poursuivie par son successeur Roh Moo-hyun. Dans le même temps, l’affaiblissement politique de la majorité actuelle incite les prétendants à la succession du parti Uri (au pouvoir), si ce n’est le président Roh lui-même, à prendre une initiative spectaculaire pour relancer le dialogue et la coopération entre les deux Corée.

Jean-René KIM

En juin 2000, le président libéral Kim Dae-jung, ancien opposant au régime militaire en Corée du Sud (au pouvoir à Séoul jusqu’en 1993), rencontrait son homologue nord-coréen, le dirigeant Kim Jong-il, à Pyongyang, capitale de la République populaire démocratique de Corée (RPDC). Ce rapprochement sans précédent augurait d’une ère nouvelle dans la coopération intercoréenne en vue d’une réunification du pays. La « politique du rayon de soleil » du président Kim devait être poursuivie par son successeur, le président Roh Moo-hyun (libéral), élu en décembre 2002, malgré les critiques de l’opposition du Grand parti national (GPN, conservateur) sur les concessions selon lui trop nombreuses accordées à Pyongyang.

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Roh Moo-hyun, le président sortant.

L’élection présidentielle sud-coréenne prévue le 19 décembre 2007, pour laquelle le président sortant Roh ne peut pas être candidat à sa réélection, pourrait marquer un tournant dans la politique intercoréenne, compte tenu de la possible victoire d’un candidat du GPN. En même temps, l’affaiblissement de la majorité actuelle incite ses représentants à multiplier les gestes d’ouverture au Nord, après que l’accord de Pékin du 13 février 2007 a permis d’envisager une normalisation de la situation diplomatique de la RPDC : en contrepartie de l’abandon du programme nucléaire militaire de Pyongyang, une aide énergétique doit être fournie à la RPDC, tandis que des négociations bilatérales avec les Etats-Unis et le Japon visent à l’établissement de relations diplomatiques avec ces deux pays. Enfin, le président Roh Moo-hyun aurait tout intérêt à prendre lui-même une initiative spectaculaire avant la fin de son mandat pour relancer la coopération intercoréenne, alors que sa cote de popularité est actuellement très basse.

Le paysage politique sud-coréen à huit mois de l’élection présidentielle

Le paysage politique sud-coréen comporte deux partis principaux, tandis qu’au moins deux formations politique jouent un rôle plus mineur :

- le Parti Uri, qui soutient le président Roh, est issu d’une scission avec le Parti démocratique suite à une procédure de destitution intentée contre le président Roh, et qu’avaient soutenu des députés de sa propre majorité : la crise politique s’était dénouée par des élections législatives anticipées, le 15 avril 2004, marquées par le succès du Parti Uri et l’effondrement du Parti démocratique ; le Parti Uri, comme le Parti démocratique, sont des partis centristes d’orientation libérale (au sens que prend ce mot pour désigner, par exemple, le Parti démocrate américain ou le Parti libéral-démocrate anglais) ;

- le Grand parti national (GPN), dont les candidats ont été défaits aux élections présidentielles de 1997 et 2002, est d’orientation conservatrice : il s’appuie notamment, mais pas exclusivement, sur les forces politiques et sociales au pouvoir pendant le régime militaire (1961-1993) et l’actuelle présidente du GPN, Mme Park Geun-hye, est la fille du général Park Chung-hee qui a gouverné la Corée du Sud de 1961 à 1979 ;

- le Parti démocratique du travail (PDT) est un parti de gauche issu de la plus contestataire des deux centrales syndicales, la Confédération sud-coréenne des syndicats (connue sous son acronyme anglais : KCTU) ; bien qu’ayant remporté 14 % des voix aux dernières élections législatives, le scrutin majoritaire à un tour ne lui laisse qu’une place assez marginale lors des élections présidentielles.

Après une nouvelle crise interne au Parti Uri, début 2007, une fraction importante du groupe parlementaire a quitté le Parti, désormais minoritaire au Parlement. Dans l’attente de recompositions politiques attendues avec d’autres formations libérales (dont le Parti démocratique), les candidats pour l’élection présidentielle que l’on qualifiera de libéraux manquent encore de visibilité, et aucun d’entre eux ne s’est véritablement imposé.

Compte tenu de la faiblesse des libéraux, deux candidats issus des rangs du GPN pourraient ainsi briguer les suffrages des électeurs : outre Mme Park, présidente du Parti, M. Lee Myung-bak, ancien maire de Séoul, fait actuellement figure de favori.

- Un récent sondage pour l’élection présidentielle sud-coréenne, réalisé en mars 2007 par l’institut Gallup Korea pour le quotidien Chosun Ilbo, plaçait en tête Lee Myung-bak (43,9 % des intentions de vote), suivi de Mme Park Geun-hye (20,3 %),de l’ancien gouverneur de la province de Kyonggi (dissident du GPN) Sohn Hak-kyu (8,2 %), de l’ancien président du Parti Uri Chung Dong-young (2,4 %), de l’ancien ministre de la Justice Kang Kum-sil (2,3 %), de l’ancienne Premier ministre (alors en poste lorsque le sondage a été réalisé, remplacée depuis par M. Han Duck-soo) Mme Han Myeong-sook (1,2 %), du ministre de la santé et de la sécurité sociale Rhyu Si-min (1,1 %), du président du Parti Uri Kim Geun-tae (0,9 %), et de l’ancien président de L’Université nationale de Séoul Chung Un-chan (0,9 %). [1]

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Lee Myung-bak, l’actuel maire de Séoul.

Un autre sondage, réalisé fin janvier 2007 par le Centre de recherche de Corée, donnait des résultats assez proches : Lee Myung-bak était crédité de 46,4 % des intentions de vote, devant Mme Park Geun-hye (20,0 %), Sohn Hak-kyu (5,8 %), Chung Dong-young (3,3 %), Kang Kum-sil (2,2 %), Mme Han Myeong-sook (1,7 %), le représentant du PDT Kwon Young-ghil (1,7 %) et Kim Geun-tae (1,2 %). [2]

Le GPN peut-il et veut-il rompre avec la politique d’ouverture au Nord ?

Compte tenu des réserves du GPN à l’égard de la sunshine policy, l’orientation des relations intercoréennes pourrait être remise en cause par l’élection de Lee Myung-bak ou Park Geun-hye, alors que l’ascension dans les sondages de ces deux candidats a coïncidé avec un raidissement de l’opinion sud-coréenne vis-à-vis du Nord, suite notamment à l’essai nucléaire nord-coréen du 9 octobre 2006 qui avait entraîné, en Corée du Sud, la démission du ministre de la réunification.

Avant l’ouverture du cycle de négociations multipartites qui s’est achevé, à Pékin, par l’accord du 13 février qui prévoit la suspension des activités de la centrale nucléaire nord-coréenne de Yongbyon, Lee Myung-bak se situait dans une position de surenchère par rapport au président Roh. En effet, le gouvernement du président Roh avait suspendu son aide au Nord après avoir dénoncé le « tir de missile » nord-coréen de juillet 2006, puis l’essai nucléaire d’octobre 2006 de la RPDC, tandis que le représentant sud-coréen aux Nations-Unies a soutenu les sanctions décidées par le Conseil de sécurité après l’essai nucléaire d’octobre. Pour M. Lee, qui a jugé inacceptable que la Corée du Nord puisse se doter de l’arme nucléaire et a déclaré vouloir conditionner la coopération avec le Nord à la politique conduite par la RPDC, la politique d’engagement vis-à-vis du Nord est une « politique d’apaisement unilatérale et sans principe ». [3]

Mais les deux candidats peuvent être conduits à faire preuve de pragmatisme, une très large majorité des Sud-Coréens souhaitant encourager une réunification pacifique de leur nation. Dans ce contexte, l’accord de Pékin du 13 février 2007, parallèlement à la reprise des livraisons de céréales et d’énergie de la Corée du Sud à sa voisine du Nord et à la reprise des discussions ministérielles intercoréennes, augure d’un dégel des relations bilatérales que le ou les candidats du GPN ne peuvent pas ignorer.

En particulier, Mme Park Geun-hye n’a pas hésité à se rendre à Pyongyang en mai 2002, où elle a été reçue par le dirigeant Kim Jong-il qui a organisé un dîner en son honneur le 13 mai. [4]

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Mme Park Geun-hye reçue par le dirigeant Kim Jong-il à Pyongyang en mai 2002.

La plate-forme du GNP, adoptée en janvier 2007, déclare que « le nouveau GPN adoptera une politique de réunification flexible et réactive basée sur les principes de la coexistence réciproque, abandonnant une politique passive et défensive vis-à-vis de la Corée du Nord ». La formulation, dont l’ambiguïté a été soulignée, est suffisamment souple pour permettre une adaptation d’un futur président issu du GPN aux évolutions de la diplomatie nord-coréenne. [5]

Signe de cette volonté de flexibilité du GPN, mais aussi de la nécessité de lever les réticences des Nord-Coréens à l’égard du parti qui regroupe en particulier les héritiers de la dictature militaire, un des faucons du GPN, Chung Hyung-keun, a déclaré, en mars 2007, qu’il se rendrait à Pyongyang pour « expliquer [aux dirigeants du Nord] que le GPN ne changerait pas les politiques nord-coréennes ». [6]

Se situant dans une position intermédiaire entre le GPN, dont il est issu, et le Parti Uri, Sohn Hak-kyu, en troisième position dans les sondages, se distingue des deux candidats du GPN par sa volonté de parvenir à une réunification pacifique de la Corée, notamment par la tenue d’un sommet intercoréen (réunissant les numéros un du Nord et du Sud, comme en 2000) et la poursuite de l’aide économique envers le Nord. [7]

Les démarches d’ouverture vis-à-vis du Nord dans la majorité actuelle

Affaibli par des scandales (endémiques dans la vie politique et économique sud-coréenne, quel que soit le parti au pouvoir) et des résultats économiques et sociaux jugés décevants, le Parti Uri compte cependant sur la popularité du thème de la réunification - notamment auprès des électeurs les plus jeunes et des classes moyennes - pour remonter son actuel handicap sur le GPN.

Actuellement le moins mal placé des candidats du Parti Uri, Chung Dong-young, qui peut notamment s’appuyer sur ses anciennes fonctions de ministre de la réunification, a effectué un déplacement en mars 2007 dans la zone industrielle nord-coréenne de Kaesong, où sont implantées des entreprises sud-coréennes et constitue à ce titre l’un des symboles de la coopération économique Nord-Sud. Il a proposé l’organisation d’un sommet intercoréen dans cette ville.

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Chung Dong-young, ancien ministre de la réunification.

Parallèlement aux démarches des candidats libéraux vis-à-vis de la Corée du Nord, le déplacement en RPDC en mars 2007 de l’ancien Premier ministre Lee Hae-chan, proche du président Roh et qui voyageait en tant qu’ « envoyé spécial » de ce dernier, a relancé les spéculations sur la tenue d’un sommet intercoréen qui réunirait le président Roh et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il. M. Lee a dû explicitement démentir que sa visite au Nord visait à préparer une telle rencontre. Lors de son séjour, il a rencontré Kim Young-nam, président du praesidium de l’Assemblée populaire suprême de RPDC qui exerce les fonctions de chef d’Etat et est considéré par les observateurs étrangers comme le numéro deux en Corée du Nord. M. Lee a remis une lettre personnelle du président Roh au dirigeant Kim Jong-il par l’intermédiaire du président Kim Young-nam. [8]

De fait, si un sommet intercoréen se tenait d’ici la fin du mandat du président Roh, cette initiative serait non seulement à mettre au crédit du chef de l’Etat sortant, mais elle aurait un impact favorable, et peut-être décisif, pour le candidat du Parti Uri à l’élection présidentielle.

Conclusion : vers un consensus politique en Corée du Sud pour poursuivre la coopération intercoréenne ?

Paradoxalement, alors que l’essai nucléaire nord-coréen du 9 octobre 2006 avait amené à un durcissement des positions tant du gouvernement sud-coréen que de du GPN à l’égard de la Corée du Nord, les conservateurs doivent offrir des gages de leur volonté de ne pas bouleverser la politique d’engagement au Nord pour ne pas perdre l’élection, tandis que les libéraux au pouvoir cherchent à profiter de la réinsertion de la RPDC sur la scène internationale pour manifester avec éclat l’approfondissement de la coopération intercoréenne et regagner le terrain politique perdu sur leurs adversaires. La situation politique, malgré la domination des conservateurs du GPN, apparaît ainsi favorable à une accélération du rapprochement intercoréen dans les prochains mois.

Il ne faut cependant pas surestimer le progressisme du parti Uri à l’égard de la RPDC : si une minorité de l’opinion sud-coréenne avait salué l’accession de la Corée du Nord au rang de puissance nucléaire lors de l’essai nucléaire du 9 octobre 2006, dans la perspective notamment d’une réunification de la Corée ainsi dotée d’un attribut essentiel de la puissance militaire, cette position n’avait pas été relayée publiquement par les dirigeants du Parti Uri. Avant même l’essai nucléaire nord-coréen du 9 octobre 2006, le gouvernement sud-coréen n’avait pas non plus hésité à suspendre les réunions interministérielles dès juillet 2006 (le gouvernement sud-coréen dénonçant le « tir de missile » auquel avait alors procédé la Corée du Nord), ainsi que les livraisons alimentaires au Nord.

En fait, la « politique du rayon de soleil », tout en ayant évolué depuis 2000 au gré du contexte international, apparaît suffisamment ancrée comme une des principales orientations de la diplomatie sud-coréenne pour ne pas être brutalement remise en cause, par un retour à la situation ex ante, du seul fait d’un changement de majorité. Mais encore faut-il que le nouveau président élu soit capable de gagner la confiance des autorités du Nord. A cet égard, les déclarations passées de Lee Myung-bak ou de Park Geun-hye sur la Corée du Nord, quel que soit ensuite leur pragmatisme, resteront un handicap si l’un ou l’autre de ces deux favoris devait finalement être élu.

[1] Les résultats de ce sondage sont disponibles sur le site canadien anglophone Angus Reid Consultants à l’adresse suivante.

[2] Voir également le site Angus Reid Consultants à l’adresse suivante.

[3] Source : article de VOANews, disponible à cette adresse.

[4] Cette visite au Nord est par exemple mentionnée dans la biographie de Park Geun-hye sur le site de la société américano-coréenne Séjong (d’orientation conservatrice) à l’adresse suivante.

[5] Telle est notamment l’analyse de Park Doo-sik sur le site en ligne du quotidien sud-coréen Chosunilbo, consultable à l’adresse suivante.

[6] Voir l’article de Seo Seung et Chun Su-jin, « Hard-liner softens up, wants to visit North », sur le site du quotidien sud-coréen JoongAngDaily, disponible à l’adresse suivante.

[7] Voir notamment l’article de Kang Hyun-kyung, « Sohn Criticizes Both Conservatives, Liberals », in Korea Times, 26 mars 2007, à cette adresse.

[8] Source : article de Koreapost, consultable ici.

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